Claire de La Rüe du Can (La Comtesse) et Laurent Lafitte (le Chevalier Damis)
Claire de La Rüe du Can (La Comtesse) et Laurent Lafitte (le Chevalier Damis) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

"L’Heureux stratagème" : Marivaux réussit un étourdissant portrait de femme

Mis à jour le 13/10/2018 à 22H00, publié le 09/10/2018 à 15H53

C’est une pièce rarement jouée de Marivaux qui est montée pour la première fois par les comédiens du Français au Théâtre du Vieux-Colombier, à Paris. "L‘Heureux stratagème" est une sorte de Dom Juan au féminin, cruel et impeccablement interprété par Claire de La Rüe du Can et ses camarades.

la note culturebox

4
4/5


"L'Heureux stratagème", c’est du Marivaux à l’os, désencombré des quiproquos habituels sur les mariages arrangés et les questions d’argent. Un Marivaux où les hommes sont des marionnettes et où le sort des valets dépend plus que jamais du bon vouloir des maîtres.

Une féministe avant l'heure

La Comtesse lassée de Dorante tombe dans les bras du Chevalier Damis, un beau Gascon un peu beauf. La Marquise, délaissée par son amant le Chevalier, propose à Dorante de feindre de s’aimer pour raviver la flamme des infidèles. Toute la pièce tourne autour du personnage de la Comtesse, qui se laisse guider par les atermoiements de son cœur, ses émotions, avec une liberté et une désinvolture totale. Une féministe avant l’heure, interprétée par la jeune Claire de La Rüe du Can, avec une candeur aussi désarmante que cruelle.

Claire de La Rüe du Can, Laurent Lafitte (Damis), Jérôme Pouly (Dorante) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française Claire de La Rüe du Can, Laurent Lafitte (Damis), Jérôme Pouly (Dorante) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

Car la Comtesse se moque éperdument des ravages que produit son attitude sur ceux qui l’entourent, et particulièrement sur les plans amoureux des domestiques. Le féminisme du début tourne à un égoïsme absolu, d’autant plus terrible qu’il a le visage lisse et ingénu de la comédienne.

    Claire de La Rüe du Can (La Comtesse) et Jérôme Pouly (Dorante)  © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française     Claire de La Rüe du Can (La Comtesse) et Jérôme Pouly (Dorante)  © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

Une distribution aux petits oignons

Le metteur en scène Emmanuel Daumas réunit, autour de Claire de La Rüe du Can, une distribution aux petits oignons. Jérôme Pouly est un Dorante digne et touchant manipulé par une Julie Sicard très juste en Marquise obsédée par sa vengeance. Laurent Laffitte campe un Damis tordant. Nicolas Lormeau est un père soucieux de préserver sa fille Lisette. Jennifer Decker, Eric Génovèse et Loïc Corbery (lui qui nous a si souvent habitués à être du côté des petits marquis) donnent tout le désarroi souhaité aux valets, désarmés, manipulés comme des animaux de compagnie, acculés à se rebeller.

Julie Sicart (la Marquise) et Jérôme Pouly (Dorante, amant de la Comtesse) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française Julie Sicart (la Marquise) et Jérôme Pouly (Dorante, amant de la Comtesse) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

Des valets traités commes des animaux de compagnie

Marivaux a toujours parlé en filigrane des relations entre les valets et les maîtres, qu’ils prennent l’ascendant ou qu’ils soient réduits à leur condition. Voici un texte où le mépris de classe est traité avec une acuité qui nous fait bien comprendre les bouleversements à venir de la Révolution.

Claire de La Rüe du Can, Laurent Lafitte (Damis), Jérôme Pouly (Dorante) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française Claire de La Rüe du Can, Laurent Lafitte (Damis), Jérôme Pouly (Dorante) © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

Le dispositif bi-frontal nous fait ressentir le moindre frémissement des comédiens, pris dans une course folle déclenchée par les seuls états d’âme de la Comtesse. Dans un décor sans grâce, blanc et épuré, fermé à chaque extrémité par des bâches en plastique, les valets s’affolent comme des mouches aveuglées par la lumière.  

La langue de Marivaux dite avec un naturel confondant 

Mais au-delà de cette mise en scène vive, la grande réussite, qui tient autant au metteur en scène qu’à ses acteurs, est le naturel confondant avec lequel la troupe se fond dans cette langue de Marivaux. Une langue qui fait partie de leur ADN, mais cet "Heureux stratagème" n’est pas le texte le plus facile à défendre, et ils le font merveilleusement pour notre plus grand plaisir.  
<span>Par</span> Sophie Jouve

Par Sophie Jouve

@sophiejouve1

Rédactrice en chef adjointe de Culturebox, responsable de la rubrique Théâtre-Danse

Infos pratiques

"L'Heureux stratagème" de Marivaux Théâtre du Vieux-Colombier 21 rue du Vieux-Colombier, Paris VIe Du 19 septembre au 4 novembre 2018 20H30 du mercredi au samedi, 19h les mardis, 15h les dimanches De 12 à 32 euros Site de la Comédie-Française

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