La Callas en hologramme à la Salle Pleyel : bluffant, oui mais

Mis à jour le 05/12/2018 à 11H48, publié le 03/12/2018 à 19H56

A la Salle Pleyel, le 30 novembre, le Hologram Tour offrait une des dernières dates de sa tournée mondiale entamée en septembre. L'occasion, encore rare, d'admirer Maria Callas… réincarnée. Médusés par l'événement, mélomanes et curieux ont recherché sur scène l'esprit de la Divine, disparue à Paris il y a 41 ans…

Elle se fait attendre, comme la star qu'elle a toujours été. Puis elle arrive, posément, robe et châle blancs, une jolie et forte lumière sur sa silhouette qui tranche avec la pénombre dans laquelle est plongé l'orchestre. L'image est bluffante, la démarche, l'attitude. A son entrée sur scène, d'ailleurs, la salle ne peut s'empêcher de lâcher un "Ah…". Surprise et émotion. Ça ne peut être qu'elle, la Callas, la Diva, la Divine. L'hologramme est criant de vérité.

La Callas est bien là

Callas est Callas. Avec ses mimiques : les mains sur ses épaules ou autour du cou, le châle (blanc ou rouge) réajusté sans cesse sur le dos, autour du cou, sur la tête… Et ses rituels : elle tend le bras droit délicatement pour saluer le public, puis le premier violon de l'orchestre (en chair et en os) qui lui répond, enfin et surtout la chef d'orchestre, l'Irlandaise Eimear Noone qui lui rend bien, l'applaudissant… ou plutôt applaudissant l'hologramme de la Callas, régulièrement.

C'est parti pour une heure et demie de récital, la crème des airs qu'affectionnait Maria Callas, de la valse de Juliette dans "Roméo et Juliette" de Gounod à Casta Diva dans "Norma" de Bellini, en passant par l'Habanera dans "Carmen" de Bizet ou la scène de la Lettre dans "Macbeth" de Verdi. Cette dernière est vraiment troublante. Les premiers mots de la scène ne sont pas chantés mais récités par une Callas que l'on entend donc parler (en italien). Et à la fin, la Diva jette violemment la lettre à terre. La Callas est franchement là, ravissant mélange qu'elle était de fragilité et d'autorité.

Sa voix, parfois étouffée

Vincent, 50 ans, n'en revient pas. Pour lui qui n'a pas pu voir la Callas sur scène, décédée en 1977 quand il avait neuf ans, "c'est un cadeau de pouvoir goûter à de tels sommets de la musique". Et d'en conclure : "Ça m'émeut autant que si elle était là". "Revivre la Callas c'est formidable, c'est une opportunité extraordinaire", témoigne aussi, des étoiles dans les yeux, Catherine, accompagnée de sa fille d'une vingtaine d'années, ravie autant qu'elle. "Il y a une telle synchronisation entre l'orchestre et l'hologramme ! C'est fabuleux, on a l'impression qu'elle est là. Certes, la qualité de l'enregistrement n'est pas toujours très bonne, mais il y a la présence et la voix qu'on retrouve."

La voix. C'est le résultat d'une prouesse technologique qui consiste à séparer la voix de Maria Callas du reste de l'orchestre, sur des bandes d'enregistrement vielles le plus souvent de plus de cinquante ans. La beauté du son de la Callas-hologramme dépend donc de la qualité des prises de l'époque, un son parfois comme étouffé (dans l'Habanera), parfois en revanche d'une grande limpidité (dans le Vissi d'arte de "Tosca"). 

"Motion capture"

L'image, de la "motion capture" réalisée par la même société, Base Hologram (qui travaille déjà sur l'hologramme d'Amy Winehouse) est, elle, quasi parfaite : une comédienne équipée de capteurs a incarné toutes les postures de la chanteuse, comme au cinéma. Sur cette Callas, on a apposé les images d'archives, colorisées et remastérisées, surtout au niveau du visage. "Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont qu'à bien se tenir", s'amuse Alexandre, un spectateur enthousiaste qui prédit un beau développement à de tels spectacles.

Mélomane, Jean-Michel, 70 ans environ, était venu sans à priori, notamment moral : "C'est vrai que l'hologramme est la porte ouverte à n'importe quoi", disait-il, mais l'expérience l'attirait : "il faut juste que ce soit réussi", avait-il prévenu avant le début du spectacle. "C'est insupportable", a-t-il conclu dès l'entracte. "Je ne reviendrai pas. C'est même malsain, je suis mal à l'aise. Cette quête d'applaudissements est ridicule, la chef d'orchestre se ridiculise à vouloir applaudir la Callas. En revanche, c'est techniquement remarquable, l'acoustique est extraordinaire. Autant l'écouter simplement en disque !".

Poésie

Suffit-il du son et de l'image, si précise soit-elle, pour faire revivre une icône ? Le charisme de la Callas et des autres, ne passe-il pas aussi par la présence incarnée ? On notera au passage que si la Divine "réincarnée" est correctement applaudie (et après chaque morceau), le très bon orchestre qui l'accompagne - le YSO Orchestra, spécialement constitué pour les dates françaises – est presque ovationné.

Que l'on soit séduit ou pas par l'hologramme, deux moments resteront sans doute : la scène des Cartes de "Carmen", où lorsque l'hologramme de la soprano jette en l'air les cartes de jeu, celles-ci restent suspendues, offrant un tableau d'une moderne poésie. Et le moment où la chef Eimear Noone parvient, difficilement, à toucher la main de la Callas-hologramme, l'une et l'autre soudain disparaissent.   

Par Lorenzo Ciavarini Azzi

@Culturebox

Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox

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