L'auteur Thomas B. Reverdy en octobre 2015
L'auteur Thomas B. Reverdy en octobre 2015 © Joël SAGET / AFP

Thomas B. Reverdy lauréat du prix Interallié pour "L'hiver du mécontentement"

Mis à jour le 14/11/2018 à 14H04, publié le 06/11/2018 à 18H56

Finaliste malheureux du Goncourt, Thomas B. Reverdy obtient le prix Interallié avec "L'hiver du mécontentement" où le romancier raconte l'Angleterre de l'hiver 1978-1979 en mutation. La jeunesse, pleine de rêves, se confronte à un futur qui s'annonce impitoyable.

1978, Candice est coursière à Londres. Un petit boulot qui lui permet de se payer des cours de théâtre. Car Candice est aussi comédienne, membre d'une compagnie exclusivement féminine. Sur les planches, elle est Richard III, le personnage principal de la pièce éponyme de Shakespeare. En Angleterre, au XVe siècle, Richard III accède au pouvoir à coups de meurtres et de manipulation. L’hiver 1978-1979, l’inflation étrangle l’Angleterre et les travailleurs se mettent en grève. A l’approche des élections législatives de 1979, la chef du parti conservateur, Margaret Thatcher, gagne peu à peu la bataille de l'opinion. Voici venir l'hiver du mécontentement.

"Naw izzzz da winterrrr ov ourrrr disssscontent, made glorious summerrrr by disss son ov Yorrrk !"
C'est le début de son rôle. L'ouverture de Richard III. Candice tient le rôle-titre dans une compagnie semi-professionnelle composée uniquement de filles. Voici venir l'hiver de notre mécontentement, changé en été de gloire par ce rejeton des York !
Elle ne sait pas encore à quel point cela va être vrai dans quelques mois seulement. On est comme au début d'un roman, en ce commencement d'automne 1978, quand l'histoire est déjà entamée, qu'elle vient de plus loin, comme en dehors d'elle, mais qu'on ne sait pas encore où elle va ni comment les choses vont se nouer exactement. A ce stade de l'histoire, personne ne sait trop bien ce qui peut arriver."

"L'Hiver du mécontentement" de Thomas B. Reverdy page 12

Après avoir exploré New York dans "L'envers du monde" (Seuil, 2010) et Detroit dans "Il était une ville"(Flammarion, 2015), Thomas B. Reverdy nous emmène dans les rues de Londres à la fin des années 1970. "L'hiver du mécontentement", figure dans la sélection du prestigieux prix Goncourt. Il est également nominé pour le prix Interallié et a concouru pour celui de l'Académie Française.

Peinture d'une Angleterre en crise

 "Voici venir l'hiver de notre mécontentement". Ainsi commence "Richard III" de Shakespeare. Une référence reprise par le journal The Sun pour qualifier le vent de révolte qui agite la Grande-Bretagne de l'hiver 1978-1979. Face à la limitation de la hausse des salaires mise en place par le Premier ministre travailliste James Callaghan, les ouvriers se mettent en grève et paralysent le pays. L'inflation étrangle les populations précaires et le chômage continue de grimper. La défaite du Labour aux élections de mai 1979 est de plus en plus certaine. D'autant que Margaret Thatcher promet de redresser le pays d'une main de fer.

L'hiver du mécontentement Reverdy ©

Le Londres que Candice sillonne à vélo est un microcosme de l'Angleterre post-industrielle, salie par la fumée des usines, vestiges d'une économie rayonnante. Une Angleterre qui contemple avec mélancolie sa grandeur passée, bien consciente d'être arrivée à la fin d’une époque. Les conservateurs promettent un retour à la gloire d'antan. Candice est une des premières coursières, bien avant Uber et Deliveroo, alors qu'"à cette époque, on n'aurait pas pu imaginer encore que l'avenir peuplé de livreurs de repas à vélo et de stagiaires de longue durée." Les pauvres sont de plus en plus pauvres et l'émancipation des femmes n'empêche pas la présence de violences.

L'idéologie du parti conservateur aux portes du pouvoir se fracasse contre les idéaux de Candice. A travers ses yeux, Thomas B. Reverdy montre au lecteur la naissance de notre époque et le triomphe du capitalisme mondialisé, au détriment des plus faibles.

Une jeunesse en quête d'idéal

Alors que Thatcher a déclaré "fini de rêver", les jeunes continuent de danser sur les airs des Sex Pistols dans les bars de Londres. "No future (...) alors autant s'amuser !" Candice distribue des tracts pour soutenir la grève, écoute du punk à fond et répète son rôle pour la première. Elle incarne cette jeunesse en recherche d'idéal, que la crise rampante et le mépris des politiques pour les classes populaires n'arrivent pas à déprimer. Pourtant, la conjoncture fait des dégâts, et ceux qui ne parviennent pas à s'adapter seront laissés de côté.

En miroir à la scène londonienne se joue la tragédie shakespearienne. Candice croise Margaret Thatcher au théâtre, venue prendre des cours de diction pour gommer un accent jugé trop populaire, comme elle croise celui de Richard III en apprenant son rôle. Les deux personnages se mêlent, avec en point commun, cette même haine pour la faiblesse.

"Un monde est mort pendant que je mâchais du chewing-gum"

Les tribulations des personnages, racontées à la troisième personne, sont entrecoupées de rappels historiques. Le narrateur les met en perspective avec notre époque. Chaque chapitre est introduit par une chanson représentative de la période : les Pink Floyd, Sex Pistol, The Clash, constituent la bande-originale du roman. Le narrateur s'efface peu à peu pour laisser place à Candice, qui nous livre, au fil des pages de son journal, ses réflexions sur sa vie, sur Shakespeare et sur son monde

Thomas B. Reverdy signe un roman engagé, une critique des politiques cyniques et le récit du basculement vers une époque en perte de sens. Sur son blog, il explique avoir vécu ce tournant : " Ça n’avait l’air de rien, on ne s’en est même pas rendu compte, mais un monde est mort pendant que je mâchais du chewing-gum, pendant la longue journée d’été de mes années 80. Il est remplacé par un autre où je prends l’avion dix fois par an, j’achète des vêtements fabriqués au Vietnam que je jette après deux lavages, je ne peux plus me passer de mon accès à l’Internet et de mon téléphone fabriqué en Chine".

"L'hiver du mécontentement" de Thomas B. Reverdy
(Flammarion – 215 pages – 18 euros)

Par Manon Botticelli

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