Les numéros 1 et 2 de "X-Men Grand Design" par Ed Piskor, au centre, édités chez Marvel.
Les numéros 1 et 2 de "X-Men Grand Design" par Ed Piskor, au centre, édités chez Marvel. © Ed Piskor / Marvel

Il redessine et condense l'histoire des X-Men : entretien avec Ed Piskor

Mis à jour le 09/04/2018 à 15H58, publié le 05/04/2018 à 18H21

Jusqu'ici, on connaissait surtout Ed Piskor, auteur et dessinateur, pour "Hip-Hop Family Tree", sa captivante série toujours en cours sur l'histoire du hip-hop, acclamée par tous les acteurs du mouvement. Il s'attaque avec "X-Men Grand Design" à un autre monument de la culture américaine : les X-Men, la saga de super-héros éditée chez Marvel Comics depuis 1963. Entretien exclusif.

Réalité ou fiction, Ed Piskor déploie la même rigueur

Après avoir fait preuve d'une exactitude pointilleuse digne du meilleur journalisme pour raconter l'histoire du hip-hop, dont la grande majorité des personnages (rappeurs, dj's, producteurs, manageurs) sont encore en vie, Ed Piskor s'attèle avec la même rigueur à une saga fictionnelle, celle des mythiques X-Men. Une histoire d'humains mutants nés avec de super-pouvoirs, qui tient en haleine ses lecteurs depuis 50 ans, avec ses dizaines de personnages et leurs résurrections, ses affrontements et ses rebondissements, mais aussi ses multiples séries parallèles, qui ont souvent suivi, via d'habiles métaphores, les évolutions de la société.

Face à cette jungle de personnages, à ces récits à plusieurs branches d'une grande richesse imaginés par différents auteurs au fil du temps, peu de lecteurs peuvent prétendre avoir fait le tour des X-Men. Ed Piskor, 35 ans, est de ceux-là. Et c'est précisément parce qu'il n'avait jamais rencontré quelqu'un de sa génération avec qui pouvoir dialoguer du sujet qu'il s'est attelé à cette tâche herculéenne : réorganiser et harmoniser cet ensemble disparate en une seule histoire cohérente, agréable à lire, afin de briser le mur de la compréhension pour les non initiés. C'est son "X-Men Grand Design". 

Ed Piskor avait déjà fait quelques hommages aux X-Men dans "Hip-Hop Family Tree".

Un remix des 30 premières années des X-Men

Une mission qu'il aborde comme une sorte de remix des 280 premiers numéros de la série (soit un peu plus de 30 ans et quelque 8000 pages) condensés en moins de 300 pages. Son but n'est pas du tout de réaliser ce qu'on appelle une "fan fiction". Ed Piskor, auquel Marvel a donné carte blanche, ambitionne de produire une version complète de l'histoire des X-Men avec un début, un milieu et une fin. Un récit fidèle à l'original mais réinterprété, dans lequel il s'autorise à se libérer non seulement de certains choix de scénarios passés qu'il juge incohérents mais aussi de l'approche narrative initiée dans les années 60.

Ed Piskor est un acharné, entièrement dédié à son art du comics. Sur "X-Men Grand Design" il fait tout lui même de A à Z : scénario, dessins, encrage, lettrage et couleur. Du jamais vu chez Marvel, habitué à produire vite et en équipe. Conséquence : il a beau travailler sept jours sur sept, il ne produit que 8 pages par mois, contre 20 pour une équipe Marvel. C'est la raison pour laquelle les numéros de "X-Men Grand Design" sortent au rythme de deux par an. Le premier était paru juste avant Noël dernier (2017), le second vient de sortir début avril et les deux sont réunis dans un format cartonné.

Le numéro deux nous amène là où les X-Men ont vraiment décollé, avec l'arrivée de Wolverine et Storm. Les prochains chapitres vont donc entrer dans le vif du sujet en abordant ce que les fans des X-Men chérissent le plus : la saga culte du Dark Phoenix centrée sur Jean Grey, imaginée par Chris Claremont. Et là, pour le numéro trois, Ed Piskor promet du lourd: rien moins que son chef d'œuvre ! Ne reste plus qu'à espérer une sortie en France.

Dans "X-Men Grand Design", on retrouve le trait et les couleurs délicieusement délavées des vieux comics, la marque de fabrique de Ed Piskor.

Trois couvertures alternatives de "X-Men Grand Design" signées Ed Piskor. © Ed Piskor / Marvel Trois couvertures alternatives de "X-Men Grand Design" signées Ed Piskor. © Ed Piskor / Marvel


INTERVIEW

Comment avez-vous eu l'idée de ce "X-Men Grand Design" ?
Ed Piskor : J'avais l'idée en tête depuis très longtemps, avant même de travailler professionnellement – je pense que j'ai fait environ mille pages en tant qu'amateur et beaucoup d'entre elles étaient consacrées aux X-Men. J'ai eu la chance d'avoir le temps et l'argent pour lire tous les comics des X-Men et c'est ma série favorite chez les éditeurs américains majeurs. Comme je ne supporte pas que les gens puissent aimer davantage les Avengers que les X-Men, je veux montrer à une nouvelle génération ce qui fait que cette série est si cool.

Quel était votre but avec ce projet ?
Dit simplement, le but est juste de le terminer. C'est un livre complexe. Ça me prend beaucoup de temps. J'espère que le résultat plaît à beaucoup de gens, mais il n'y a pas de but spécifique au-delà de faire le meilleur X-Men comics que je puisse faire.

Comment les dirigeants de Marvel ont-ils accueilli votre idée ?
Ils ont dit oui immédiatement. Cela m'a pris quelques mois pour achever mes obligations et pour mettre les contrats en ordre, mais Marvel était excité que je fasse ce projet et ils l'ont soutenu à 100% jusqu'ici.

Et comment ont réagi les créateurs des X-Men comme Chris Claremont ?
J'ai traîné avec Chris trois fois depuis l'annonce du projet et je ne risque pas de le déranger pour lui montrer. J'ai l'impression de sortir avec sa fille en quelque sorte. Je ne peux imaginer en aucun cas que cela lui plaise. Je joue avec ses jouets. Je ne sais pas trop ce que les autres créateurs en pensent. Ça m'est un peu égal.

Quels sont vos premiers souvenirs de lecture des X-Men ? Quel âge aviez-vous ?
Je suis né dans une pile de comics. Le premier numéro dont je me souviens était le 157, sorti juste avant ma naissance. J'ai appris à lire avec les comics X-Men. Je les ai étudiés comme la Bible, quand j'étais petit. Ils étaient très déroutants parce que je savais qu'ils avaient une histoire antérieure à laquelle je n'avais pas accès.
 


Quelle est votre époque préférée des X-Men ? L'époque de Chris Claremont ?
L'époque Claremont/Byrne/Austin est indiscutablement l'âge d'or. J'aime aussi beaucoup les époques marquées par Art Adams, Marc Silvestri et Jim Lee. 

Qui sont vos personnages préférés des X-Men et pourquoi ?
Je n'ai pas de personnages préférés. J'en avais sans doute un quand j'étais enfant. Pendant que je travaille dessus, j'ai l'impression de m'identifier personnellement à Cyclops. Il est intensément concentré sur le boulot. Généralement déterminé. Une personnalité type "A".

Si vous pouviez changer quelque chose dans les X-Men qu'est-ce que ce serait ?
Eh bien, je suis en train de changer tout ce que je n'aimais pas dans les X-Men dans ma version, alors tout ce qu'il vous reste à faire c'est de la lire et de le découvrir.

Est-ce que la méthode de travail utilisée sur Hip Hop Family Tree vous a aidé sur X-Men ?
Certainement. Elle m'a surtout aidé à trouver mes limites concernant ce que je suis capable d'accomplir en une semaine.

Sur X-Men vous êtes le premier dessinateur chez Marvel à faire à la fois le scénario, le dessin, la couleur, le lettrage, l'encrage et le design. Comment faites-vous ?
Dans la BD indépendante, c'est assez commun de faire toutes les tâches soi-même. Mais les comics Marvel sont basés sur la vitesse et leur approche est celle de l'assemblage. Je suis heureux d'être le premier à faire un Marvel comics de A à Z, de la conception du logo au choix du papier sur lequel il est imprimé.

Je dois quand même poser la question : avez-vous de super pouvoirs ?
Oui j'avoue, mais je ne peux pas en parler.

Pour quelle raison préférez-vous tout faire vous-même ? Avez-vous de la difficulté à collaborer ?
Les comics c'est vraiment difficile à faire. Je mets tellement de moi-même en les faisant que si j'avais un partenaire moins investi dans le travail que je le suis, je le verrais comme inutile et potentiellement dangereux pour la qualité du produit fini. Je n'ai pas eu de mauvaise expérience collaborative auparavant. C'est juste que dans l'histoire des comics il y a, disons, cinq "grands" projets collaboratifs. Il y a beaucoup plus de "bons" projets, mais "bon" est l'ennemi de "grand". Le truc cool quand on fait tout soi-même c'est qu'on peut faire une chose à la fois jusqu'à être lassé et passer à une autre partie du boulot. Les choses peuvent ainsi rester fun et engageantes.

Dans ce projet, qu'est ce qui a été le plus difficile pour vous ?
Je travaille encore dessus, donc il y a encore du temps pour ça. Je crois qu'organiser les numéros est très chronophage. Ensuite il y a des choix ardus à faire quand on doit résumer 8000 pages dans une histoire de 240 pages.

Avez-vous craint de toucher à certains éléments mythiques des X-Men ?
Non. C'est un super exercice si l'on veut s'améliorer. Je sais que je ne suis pas dans la même division que beaucoup de créateurs des X-Men que j'étudie mais j'apprends beaucoup. J'ai l'intention d'être un étudiant pour toujours en ce qui concerne les comics.

Grand Design est évidemment un hommage aux X-Men. Mais est ce que ce n'est pas aussi un hommage aux comics en général ?
Tout à fait. J'ai mis beaucoup de choses que j'ai apprises des comics dans ce projet, au-delà du matériel de départ. Tintin est dedans. Carl Barks (dessinateur de Donald Duck notamment) est dedans. Hal Foster (auteur de Prince Vaillant). Ōtomo (mangaka, auteur de Akira et Steamboy). Beaucoup de vibes manga. Windsor McCay (créateur de Little Nemo, il a influencé Moebius, Walt Disney et Hayao Miyazaki) aussi.

D'autres projets ?
Pas pour l'instant. Je suis entièrement consacré aux X-Men actuellement.

Par Laure Narlian

@Nijikid

Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox

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