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La bergère DMDM #42 : À boire et à manger

Mis à jour le 12/01/2018 à 17H48, publié le 12/01/2018 à 12H00

Faut-il vivre pour manger ou manger pour vivre ? En hiver à la campagne, j’affirme qu’il faut dévorer pour survivre.

À l’approche de l’hiver, les oiseaux font des réserves de graisse pour lutter contre le froid. Soit parce qu’ils préparent leur long voyage migratoire pendant lequel ils prendront à peine le temps de faire des étapes pique-nique. Soit parce qu’ils ne vont pas migrer vers des cieux plus cléments, et qu'ils s’apprêtent à grelotter pendant plusieurs mois sans ressource alimentaire.
Les éleveurs de moutons sont un peu pareils: l’hiver correspond à notre pic de travail, car les brebis mettent bas. Il s’agit de la période la plus décisive financièrement, qui influe sur tous nos revenus de l’année. La pression est importante, pile au moment où l'on a envie d’être comme tout le monde: dormir dix heures, se vautrer devant un feu de bois avec un (litre de) grog, se coucher avec les poules, vivre au ralenti. Mais si l’on veut toujours être agriculteur l’année suivante, il faut réussir l’agnelage et le démarrage dans la vie de la nouvelle cuvée de moutons. Dans le froid, la nuit, la crise de foie "post-Noël" et la morosité du ciel.

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Faire naître des agneaux n’est pas épuisant, la plupart des brebis se débrouillent toutes seules pour pondre, lécher et abreuver leur nourrisson. Ce qui nécessite plus d’énergie, c’est "l’hivernage", c’est-à-dire la mise à l’abri de tout le troupeau à l’étable, dans laquelle l’éleveur doit se substituer à tous les bienfaits logistiques de la nature. Par exemple dans une prairie, les moutons broutent tout seuls l’herbe comme des grands. Pas besoin qu’on vienne la couper pour eux et la leur servir sur une assiette, avec un rond de serviette à leur prénom. En bergerie si! Il faut leur apporter quotidiennement du foin (3 kilos par tête et par jour), dérouler les balles et les disposer de manière à ce que tout le troupeau puisse manger en même temps. Pourquoi les brebis ne mangent-elles pas à tour de rôle? Parce que c’est l'une des facettes de leur célèbre instinct grégaire: un troupeau bien connecté doit TOUT faire en même temps. Sinon, les brebis se laissent mourir. Rien de moins.
(Je le formule certes de manière un peu dramatique mais je n’exagère pas: quand les dominantes décident qu’il est l’heure de manger, tout le monde a soudainement faim. Puis quand les dominantes repues décident que maintenant on rumine, les  brebis les plus petites ou les plus faibles suivent le mouvement et se couchent pour ruminer. Même quand elles n’ont pas réussi à accéder au foin et qu’elles ont le ventre vide. Elles ruminent du rien, mais au moins elles maintiennent la connexion au troupeau, nécessaire à leur équilibre).

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L’enjeu de l’éleveur consiste à distribuer la nourriture de manière simultanée à tout le monde, en veillant à ce que les maigrichonnes ne se fassent pas piquer leur pain au chocolat par les sumos, qui les assomment à coup d’épaules comme des rugbymans dopés. On parle là de mètres cubes de foin à dérouler à la fourche, de dizaines de kilo de céréales à distribuer, de centaines de litres d’eau à transporter dans les différents lots d’animaux séparés par des barrières. Car pour garantir une certaine équité, les animaux sont regroupés selon leurs besoins et vitesse d’ingestion. Les morfales d’un côté, les chipoteuses de l’autre, les mamans de jumeaux séparés des enfants uniques, etc.
Pour assurer toute une saison à ce rythme endiablé, aux nuits fragmentées pour veiller aux accouchements, l’éleveur gagnera à s’astreindre à une hygiène de vie digne d’un sportif, et à un régime alimentaire adéquat. C’est-à-dire hyper énergétique.
Quand je suis arrivée ici, les anciens m’ont dit: "Une pouc’ vide cha tient pas debout" (= une poche vide ne tient pas debout). Fière de ma taille de guêpe, de mes longues jambes et de mes bras d’anorexique acquis grâce à deux décennies de privation alimentaire, je répondais prétentieusement: "Le roseau plie mais ne rompt pas".

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Ça c’était la première année. Au cours de l’hivernage en bergerie qui a suivi, j’ai révisé mon point de vue. J’ai même radicalement changé de doctrine diététique. Bref, j’ai mangé à ma faim. Et pas qu’un peu.
Ce qu’il y a de spectaculaire quand on s’exfiltre d’une vie hors-sol pour travailler dans le milieu agricole, c’est qu’on découvre l’existence des saisons! Que chacune d’entre elles est dédiée à des activités spécifiques, et qu’elles conditionnent notre manière de nous nourrir pour y faire face. Une révélation quand on vient d’une famille allergique aux calories comme la mienne. Adolescente, ma mère m’a fait suivre par une nutritionniste car elle s’épouvantait de ces seins et fesses qui m’assaillaient, et elle remplaçait mes repas à la cantine par des sachets de Slim Fast. Par la suite, la parisienne de base devant se sustenter de yaourt light, de soupe en brique et de trois sushis les jours de festin, j’avais le format réglementaire pour qu’une robe à bas prix tombe impeccablement. Mais sans masse musculaire ni stature, j’étais à la limite de l’anémie qui se soigne par des cures d’oligo-éléments et d’acupuncture plusieurs fois par an. Lors de ma découverte du métier d’éleveuse, je me suis tellement faite renverser par les brebis, j’ai si souvent échoué à transporter deux seaux d’eau en même temps, je me suis tant effondrée d’épuisement dans la paille… que l’attrait pour la nourriture énergétique est devenu un levier de survie!
Les goûters de milieu de matinée sont désormais indispensables pour tenir entre le petit-déjeuner et midi, ma voiture est un garde-manger ambulant et j’ai compris pourquoi les Menus Ouvriers proposaient des buffets à douze entrées différentes. Il faut mettre du Start-Pilot, sinon le moteur cale.

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Les tentations alcoolisées sont sans doute maîtrisables  - même si boire du pastis avec des chasseurs ou du gros rouge avec des confrères relève du ciment social et non du choix nutritionnel délibéré. Et les tablettes de chocolat gagneraient peut-être à être remplacées par d’élégants petits fruits secs pour grignotage délicat… Mais quand on a les crocs, on carnivore tout ce qu’on trouve. Il faut de la viande, il faut de la sauce pour imbiber une montagne de féculents, il faut du gras, des louchées de crème fraîche et des tranches de beurre. Il faut dévorer pour repartir au front réchauffé et lesté pour ne pas s’envoler.
Et puis le soir, il faut se réconforter et décompresser. Il faut exorciser la dureté de la journée, parce que demain sera un nouveau jour, le tracteur redémarrera, les canalisations dégèleront, l’isolement n’est pas inéluctable, la brebis sur le carreau sortira de sa léthargie, les morts sont morts, d’autres naîtront, le troupeau est un rouleau compresseur. Il faut boire un coup, laper sa soupe et ramper se coucher.


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Par Stéphanie Maubé

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