La canadienne Michaëlle Jean, actuelle présidente de l'OIF et la rwandaise Louise Mushikiwabo, son adversaire pour la succession
La canadienne Michaëlle Jean, actuelle présidente de l'OIF et la rwandaise Louise Mushikiwabo, son adversaire pour la succession © FRANCOIS GUILLOT, ludovic MARIN / AFP

Sommet de l'OIF : la Francophonie à l'heure des questions

Mis à jour le 09/10/2018 à 12H07, publié le 09/10/2018 à 12H04

L'OIF se réunit jeudi 11 octobre pour son 27e sommet. Ukraine, Bulgarie et bientôt peut-être Arabie saoudite : en s'ouvrant à des pays dont le rapport avec le français n'est pas évident, et en s'aventurant sur des missions où elle semble moins légitime, la "Francophonie" risque-t-elle de devenir inaudible ?

Quarante-deux États et gouvernements avaient pris part en 1986 au premier Sommet de la Francophonie. Jeudi à Erevan, ils seront le double, exactement. Parmi eux, certains ont un rapport qui semble assez lointain de la définition que se donne l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) : "une institution fondée sur le partage d'une langue, le français, et de valeurs communes".

"Ces pays qui ont peu à voir avec la Francophonie voient peut-être celle-ci comme un autre espace d'influence pour eux"

L'Ukraine ne compte que 0,1% de francophones, tout comme l'Uruguay, mais il est vrai qu'ils ne sont que pays "observateurs", donc sans droit de vote. La Moldavie, elle, est membre de plein droit, même si elle ne compte que 2% de francophones, tout comme l'Egypte ou la Bulgarie (3% chacune), selon les derniers chiffres de l'OIF.

Actuellement, seul un tiers des pays de l'organisation reconnaissent dans leur Constitution le français. "J'observe ce fait avec circonspection. On parle même de l'adhésion de l'Arabie saoudite (qui sera étudiée au Sommet d'Erevan, ndlr), un royaume théocratique qui n'est pas connu pour sa culture de langue française et encore moins pour son agenda politique progressiste", s'étonne auprès de l'AFP Abdourahman A. Waberi, écrivain universitaire franco-djiboutien, et penseur de la francophonie.

"Ces pays qui ont peu à voir avec la Francophonie voient peut-être celle-ci comme un autre espace d'influence pour eux, comme si l'OIF constituait une petite ONU", analyse Linda Cardinal, titulaire de la chaire de recherche sur la francophonie à l'Université d'Ottawa. Mais à vouloir se faire plus grosse que le boeuf, la grenouille OIF risque d'éclater. "Si le boeuf est l'ONU, l'OIF ne pourra jamais prétendre avoir la même envergure", rappelle à l'AFP Mme Cardinal, en référence à la célèbre fable de La Fontaine.

Grand écart hasardeux

Avec un budget annuel moyegrand écart hasardeuxn de 85 millions d'euros, contre 5,6 milliards pour l'ONU, la Francophonie ne peut bien entendu pas jouer dans la même cour. Pourtant, l'OIF démultiplie ses missions, au prix d'un grand écart hasardeux. Le "développement durable", "l'économie" et "la société civile" se sont ainsi ajoutés aux grandes missions, comme "la langue française", "la diversité culturelle", "l'éducation"...

"L'OIF court un réel danger de dispersion", estime Pierre-André Wiltzer, ancien ministre français de la Francophonie (2002-2004). "Parmi les nouveaux membres, beaucoup n'avaient guère de véritables liens avec les objectifs fondamentaux de l'Organisation. On a donc vu l'OIF s'intéresser progressivement à toutes sortes de sujets pour lesquels elle n'avait pas les moyens d'agir concrètement.

C'est un syndrome qui, d'une certaine façon, frappe aussi l'Union européenne: l'élargissement risque de tuer l'approfondissement", souligne M. Wiltzer à l'AFP. L'OIF doit "se concentrer sur le coeur de métier que constitue la langue, la culture", plaide Jean-Baptiste Lemoyne, secrétaire d'État français en charge de la Francophonie.

"Il est important de revenir aux fondamentaux"

"Ce qu'on a pu constater ces dernières années, c'est peut-être un éparpillement, avec beaucoup d'actions de communication, il est important de revenir aux fondamentaux", a-t-il récemment jugé sur la radio RFI. Le professeur belge Bruno Bernard, expert en francophonie économique, met cependant en garde contre l'abandon des missions "économiques".

"Il faut que la Francophonie utilise sa langue pour permettre un épanouissement économique", au même titre que "l'American way of life, porté par Hollywood, est un outil de promotion pour les usines américaines", juge-t-il. Le président français Emmanuel Macron souligne quant à lui l'importance de la promotion de la paix.

"Alors que l'espace francophone est confronté à des conflits et à des crises, à des phénomènes de radicalisation, à la difficile construction de l'État de droit, la Francophonie doit contribuer directement à faire progresser la paix, la démocratie, les droits humains, l'égalité entre les femmes et les hommes", déclare M. Macron dans une interview récente aux Nouvelles d'Arménie.

En sommet en Arménie, la Francophonie se choisit une cheffe

L'instance politique est actuellement dirigée par Michaëlle Jean, ancienne Gouverneure générale du Canada, c'est-à-dire représentante de la reine d'Angleterre dans cette ex-colonie britannique. Les deux premiers secrétaires étaient originaires d'Afrique, l'Egyptien Boutrous Boutros-Ghali et le Sénégalais Abdou Diouf.
 
En raison de l'explosion démographique du continent, 85% des francophones y vivront en 2050, sur un total de 700 millions, contre 274 aujourd'hui, selon l'OIF, et M. Macron répète à l'envi que "l'avenir de la francophonie" se trouve en Afrique.

Duel féminin symbole des luttes d'influence

Ce duel féminin symbolise la lutte d'influence entre les deux principaux bailleurs de fonds de l'OIF, le Canada et la France, dont les deux dirigeants M. Macron et Justin Trudeau se déplaceront à Erevan, mais également le poids grandissant de l'Afrique au sein de la Francophonie.

"Le centre de gravité de la francophonie aujourd'hui, il est en Afrique", a répété récemment sur la radio RFI le secrétaire d'Etat français en charge de la Francophonie, Jean-Baptiste Lemoyne. "La France se rallie à une candidature qui est portée par un continent tout entier", assure le ministre. 

Une candidature rwandaise qui fait grincer des dents

La candidature rwandaise fait cependant grincer des dents : le Rwanda a remplacé en 2008 le français par l'anglais comme langue obligatoire à l'école puis a rejoint le Commonwealth, pendant anglophone de l'OIF, un an plus tard. C'est d'ailleurs en anglais que Paul Kagame avait annoncé la candidature de sa ministre.
 
Dans l'entourage de M. Macron, on souligne que le plurilinguisme du Rwanda, loin d'être un handicap, "illustre parfaitement" la politique inclusive du président français, qui veut défendre le français sans l'opposer aux autres langues.
 
Outre la langue, les détracteurs de la candidature rwandaise jugent qu'elle sacrifie la charte de l'OIF, qui a inscrit "le soutien aux droits de l'Homme" parmi ses missions premières, sur l'autel d'une réconciliation entre Paris et Kigali, qui accuse la France d'avoir joué un rôle dans le génocide rwandais.
Le Rwanda pratique "censure, menaces, arrestations, violences, assassinats" contre les journalistes qui osent dénoncer l'autoritarisme de ses dirigeants, a récemment dénoncé Reporters sans frontières (RSF). Interrogée par l'AFP sur les droits de l'Homme, Mme Mushikiwabo a affirmé que "la majorité des Rwandais sont contents du système démocratique". "Je vais à Erevan avec un sourire", a-t-elle déclaré dans une interview récente à TV5 Monde. 

Michaëlle Jean : "Je suis Haïtienne et Canadienne afrodescendante" 

Face à Mme Mushikiwabo, Michaëlle Jean défend son bilan, assurant à l'AFP avoir "positionné la Francophonie sur l'échiquier multilatéral", tout en mettant en avant son "africanité". "Je suis Haïtienne et Canadienne afrodescendante", répète-t-elle. Elle dénonce par ailleurs comme des "campagnes diffamatoires" les attaques d'une partie de la presse québécoise l'accusant de mener un "train de vie extravagant" après des travaux menés par l'OIF dans sa résidence officielle.
 
En apportant un soutien à Mme Jean - que certains ont jugé timoré - , le Canada, comme le Québec, ont demandé plus de transparence dans la gestion de l'OIF. 

A SAVOIR SUR L'OIF ET lA FRANCOPHONIE

L'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui réunit 84 Etats et gouvernements, forme la représentation politique des quelque 274 millions de francophones dans le monde.

  • L'OIF est né du besoin d'anciennes colonies françaises, devenues indépendantes, de pouvoir se réunir dans une organisation ayant "le français en partage", comme le dit la charte de l'OIF. Sous l'impulsion notamment du président sénégalais Léopold Sédar Senghor et du prince cambodgien Sihanouk, 21 pays s'étaient réunis à Niamey, en 1970, pour créer l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), qui allait officiellement devenir OIF en 2005.
  • Le premier Sommet de la Francophonie a eu lieu dès 1986 à Versailles, près de Paris. Les Sommets se réunissent tous les deux ans depuis lors. Très vite, l'OIF s'est ouverte aux pays qui n'étaient pas d'anciennes colonies, à la différence du Commonwealth, qui rassemble largement d'anciens territoires britanniques.
  • L'OIF, qui siège à Paris, s'est dotée d'un secrétaire général dès 1997, avec la nomination de l'Egytien Boutros Boutros-Ghali, qui venait alors de quitter la tête de l'ONU. Il sera remplacé en 2002 par l'ancien président sénégalais Abdou Diouf, réélu deux fois, avant de céder la place en 2014 à la Québécoise Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada (représentante de la reine d'Angleterre dans cette ancienne colonie).
  • L'OIF représente la Francophonie politique, avec un "F" majuscule, à la différence de la francophonie, qui regroupe les 274 millions de locuteurs du français dans le monde, soit 3% de la population de la planète, selon les derniers chiffres de l'OIF, qui datent de 2014. La francophonie est l'espace linguistique à la plus forte croissance, avec un bond de 143% prévu entre 2015 et 2065 (+62% pour l'anglais), selon l'ONU.
  • D'ici à 2065, un milliard de personnes devrait parler français, soit cinq fois plus qu'en 1960, au deuxième rang des langues internationales derrière l'anglais. Selon l'OIF, 8% de la population mondiale sera francophone en 2050, soit 700 millions, dont 85% en Afrique.
  • Le budget de l'OIF est  limité : 85 millions d'euros par an en moyenne. L'OIF s'est fixé comme "domaines prioritaires" la langue française et la diversité culturelle et linguistique; la paix, la démocratie et les droits de l'Homme; l'éducation et la formation et, enfin, le développement durable, l'économie et la solidarité.
  • L'OIF regroupe 84 Etats et gouvernements, certains n'étant pas des "pays", comme le Québec ou la Fédération Wallonie-Bruxelles. 54 sont membres de plein droit, quatre membres associés et 26 seulement "observateurs". Ces deux derniers statuts ne confèrent pas de droit de vote mais les membres associés peuvent assister aux débats du Sommet par exemple, sur autorisation.

Par Culturebox (avec AFP)

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