Vivian Maier : à gauche "Chicago", 1962, à droite "Milwaukee, MI", 1967
Vivian Maier : à gauche "Chicago", 1962, à droite "Milwaukee, MI", 1967 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris

Vivian Maier en pionnière de la couleur à la galerie Les Douches, à Paris

Mis à jour le 07/02/2019 à 14H09, publié le 06/02/2019 à 11H16

Il y a cinq ans, on découvrait en France les photos en noir et blanc de Vivian Maier, dont les négatifs ont été trouvés par hasard et montrés après la mort de cette Américaine à la vie mystérieuse. Très tôt, ce fut aussi une photographe de la couleur, dont elle se révèle une pionnière. La galerie Les Douches à Paris expose quelques dizaines de ses images aux rouges, aux roses, aux jaunes éclatants

Cela fait dix ans que le cas Vivian Maier fascine le monde de la photographie. Cette Américaine d'origine française et austro-hongroise est morte dans l'anonymat et la misère, laissant quelque 150.000 images qu'elle n'avait jamais publiées ni exposées. Toute sa vie, elle a gagné sa vie en gardant des enfants.
 
L'œuvre de Vivian Maier (1926-2009) est découverte par hasard quand, en 2007, John Maloof, un agent immobilier qui cherche des documents sur un quartier de Chicago, achète à une vente aux enchères un lot de films et de tirages. Quasi SDF à la fin de sa vie, Vivian Maier a dû placer ses affaires au garde-meubles et, comme elle ne peut plus payer le loyer, elles sont liquidées.

Vivian Maier, "Chicago", October 1976 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris Vivian Maier, "Chicago", October 1976 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris

Une parfaite inconnue débarque dans la photo de rue

John Maloof se rend compte de la qualité des photographies qu'il a entre les mains. Il n'est pas le seul à détenir des images de Vivian Maier, qui apparaît rapidement comme une grande photographe. Il y a eu plusieurs lots vendus. Il rachète tout ce qu'il peut et détient aujourd'hui la plus grande part de l'œuvre. Mais à ce moment-là, il ignore tout de l'artiste. Il l'identifie quand il tombe, en 2009, sur son avis de décès. "Une parfaite inconnue vient de débarquer dans la photographie de rue" dit alors le photographe américain Joel Meyerowitz.
 
En 2014, une grande exposition au Château de Tours avait permis au public français de découvrir la première partie de l'œuvre éditée. Il s'agissait essentiellement de photographies en noir et blanc, et de quelques-unes en couleur, de cette femme excentrique qui passait tout son temps libre à arpenter les rues de New York, puis de Chicago à partir de 1956, son Rolleiflex autour du cou, emmenant parfois avec elle les enfants qu'elle gardait et qui lui permettaient de passer inaperçue.
 
Aujourd'hui on découvre un peu plus son travail en couleur. Vivian Maier a laissé 45.000 Ektachromes (diapositives) ainsi que des négatifs couleur, nous indique Françoise Morin, la directrice de la galerie Les Douches, qui expose quelques dizaines de ces images, alors que 150 ont été rassemblées dans un ouvrage ("Vivian Maier, The Color Work", Harper Design).

Vivian Maier, "Chicago", 1959 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris Vivian Maier, "Chicago", 1959 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris

Une des premières à faire de la couleur

"C'est une des premières qui fait de la photo artistique en couleur", souligne Françoise Morin. Le Museum of Modern Art de New York a organisé sa première exposition (collective) consacrée à la couleur en 1950, et la première exposition personnelle en couleur du MoMA est celle d'Ernst Haas en 1962, fait-elle remarquer. Or dès les années 1950 Vivian Maier photographie en couleur, le plus souvent avec un Leica, même si jusqu'à la fin, elle continuera à travailler en noir et blanc.

On trouve dans la couleur de Vivian Maier les mêmes thématiques que dans son noir et blanc, même si les approches sont différentes : "Elle photographie la couleur quand il y a un accident coloré", souligne Françoise Morin, reprenant les mots de Joel Meyerowitz.
 
Les couleurs sont comme en contrepoint de l'image, se répondent. Elle privilégie les rouges, les roses, les jaunes. Elle a une prédilection pour les chapeaux excentriques, de couleurs vives. 
 
Des personnes sont saisies à leur insu dans la rue, en gros plan, parfois surprises et même en colère, comme cette dame habillée tout en rouge qui vient de se retourner vers la photographe et n'apprécie pas qu'on la prenne.

Vivian Maier, "Chicago", October 1976 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris Vivian Maier, "Chicago", October 1976 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris

Nombreux autoportraits

Vivian Maier s'intéresse aux laissés-pour-compte, et notamment "elle est a été une des premières photographes à s'intéresser à la communauté afro-américaine", fait remarquer Françoise Morin. Comme dans cette rare photographie de nuit éclairée par une enseigne rouge.
 
Son goût pour l'autoportrait ne se dément pas : il faut traquer son image dans une petite glace posée à terre à côté d'un bouquet de fleurs jaunes, où on reconnaît un œil et un coin de son chapeau. Dans une photo d'intérieur où ses mains se distinguent à peine, reflétées dans un grille-pain. Jusque chez le coiffeur.
 
On n'a pas fini d'en apprendre sur cette dame mystérieuse. Une biographie écrite par Ann Marks, une Américaine qui s'est passionnée pour son histoire, va être publiée dans les mois qui viennent. L'auteure a eu accès à toutes les archives et on devrait avoir des détails sur une histoire familiale malheureuse, sur une grand-mère qui a compté pour elle, cuisinière dans des familles de la haute société. Cela pourrait expliquer que, à côté des pauvres, elle s'intéresse souvent aussi à des femmes bien habillées.

Vivian Maier, "Fontainebleau Hotel, Miami", 1960 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris Vivian Maier, "Fontainebleau Hotel, Miami", 1960 © Estate of Vivian Maier, Courtesy Maloof Collection and Howard Greenberg Gallery, New York, Les Douches la Galerie, Paris

Vivian Maier avait une grande conscience de sa valeur

Un des grands mystères de la vie de Vivian Maier, c'est la raison (ou les raisons) pour laquelle elle n'a jamais montré ses photos. Il se pourrait bien que ce ne soit pas délibéré. Lors d'un ses séjours en France, dans la région d'origine des Hautes-Alpes, elle aurait envisagé de faire des cartes postales. On s'est aperçu aussi qu'elle faisait des photos d'événements familiaux pour lesquels elle se faisait rémunérer.
 
Françoise Morin tient à souligner que Vivian Maier avait une grande conscience de sa valeur. Elle n'a pas fait ses photos par hasard, "elle ne vient absolument pas de nulle part", même si elle était autodidacte. On sait qu'en 1955 elle a vu la grande exposition The Family of Man au MoMA (un portrait de l'humanité par 273 photographes dont les plus grands de l'époque, organisée par Edward Steichen), et qu'elle a vu une exposition de Diane Arbus. Et "elle avait une collection de livres de photographie impressionnante".
 
Vivian Maier "avait une vraie confiance en elle, elle savait ce qu'elle faisait. Ça se voit sur ses planches contact", ajoute Françoise Morin : elle n'avait pas besoin de faire plusieurs prises de vue pour avoir une bonne photo.
 
On ne saura jamais lesquelles elle aurait choisi de montrer, mais on attend avec impatience d'en savoir plus, et que de nouvelles photographies soient montrées.
<span>Par</span> Valérie Oddos

Par Valérie Oddos

@valerieoddos

Journaliste, responsable de la rubrique Arts de Culturebox

Infos pratiques

Vivian Maier, The Color Work Les Douches, la galerie 5, rue Legouvé, 75010 Paris du 19 janvier au 30 mars 2019 du mercredi au samedi de 14h à 19h ou sur rendez-vous

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