Les rappeurs Kaaris et Booba, en 2014 © SADAKA EDMOND/SIPA - SYSPEO/SIPA

Qui sont les rappeurs Booba et Kaaris, jugés jeudi pour leur rixe à Orly ?

Mis à jour le 04/09/2018 à 10H47, publié le 04/09/2018 à 10H45

Coups de pieds, insultes, bouteilles de parfums qui volent... Après leur sortie de prison, les rappeurs ennemis Booba et Kaaris se retrouvent jeudi devant la justice pour s'expliquer sur leur rixe en plein aéroport d'Orly début août.

Les deux rivaux du rap français ont passé trois semaines en détention provisoire avant d'être libérés en appel fin août. Interdits de quitter la France et obligés de verser une caution de 30.000 euros chacun, ils comparaîtront libres devant le tribunal correctionnel de Créteil (Val-de-Marne), qui les avait envoyés derrière les barreaux.

Jusqu'à 10 ans de prison

Booba, de son vrai nom Elie Yaffa, 41 ans, et Gnakouri Okou, alias Kaaris, 38 ans, sont jugés pour violences aggravées et vols en réunion, avec neuf membres de leurs clans respectifs impliqués dans la rixe. Ils risquent jusqu'à dix ans de prison. Le 1er août, les deux rappeurs attendent le même avion pour se rendre à Barcelone, où chacun doit donner un concert. En salle d'embarquement, l'entrevue entre "B2O" et son ancien poulain, "K2A", tourne à la bataille rangée.

Sept contre quatre, le clan Booba affronte celui de Kaaris, au beau milieu de passagers éberlués filmant la scène avec leurs smartphones. La boutique duty free à proximité sert à la fois d'arène et de réservoir à projectiles. Bilan: quelques blessés légers, un clash qui tourne en boucle sur les réseaux sociaux, plusieurs vols retardés et plus de 50.000 euros de dégâts matériels. Aéroports de Paris, Air France et le propriétaire de la boutique ont porté plainte. Depuis, les deux ennemis se rejettent la responsabilité.

La vidéosurveillance de l'aéroport montre que Booba a porté le premier coup. Mais en garde à vue, le "duc de Boulogne" a assuré avoir reçu des projectiles alors qu'il tentait de "contourner" Kaaris. "Ensuite, c'était parti", a-t-il expliqué aux enquêteurs. Kaaris a raconté avoir subi des insultes qui le visaient lui, sa femme et sa fille. Les deux rappeurs ont invoqué la "légitime défense" et jouent depuis l'apaisement.

"Dans ce dossier, on ne pouvait pas faire autre chose que se défendre. Kaaris n'est pas à l'origine de l'altercation et ne met pas les premiers coups", affirme Yassine Yakouti, l'avocat du rappeur de Sevran. Booba et son avocat, Yann Le Bras, s'astreignent au silence depuis sa libération. Le rappeur, déjà passé par la case prison pour avoir braqué un taxi, a promis un comportement "irréprochable" d'ici le procès, aux juges tout comme à son public sur Instagram.

Vieilles querelles 

La brouille qui oppose le patron du rap français à son ancien protégé couvait en réalité depuis des années dans le "rap game", à force de "clashs" publics. La carrière de Kaaris a décollé grâce à sa collaboration avec Booba sur le morceau "Kalash" en 2012. Aux enquêteurs, les deux rappeurs ont raconté l'origine du différend.

Booba invoque des propos tenus par Kaaris à la radio Skyrock, qui lui ont déplu : "Je vais attendre que le soleil soit assez haut dans le ciel que tous me voient tuer le roi". Selon Kaaris, Booba l'aurait pris en grippe lorsqu'il a refusé "d'insulter" deux de ses rivaux, Rohff et La Fouine. Le Boulonnais, installé à Miami et coutumier des altercations entre rappeurs, multiplie depuis les moqueries à l'égard de Kaaris.

"Faut pas oublier que je suis un gamin. Je m'amuse, j'aime la compétition, je lâche pas l'affaire", confiait-il en juin au Monde. "Le rap est une cour de récréation, les clashs, c'est aussi bête que ça". Derniers exemples en date: un post Instagram de juillet, où Booba compare Kaaris à un singe sorti du zoo, mais aussi son clip "Gotham". Sorti en juin et réalisé en images d'animation, on y voit Booba reconverti en Batman décapiter un personnage qui ressemble à Kaaris. Ulcéré, Kaaris avait menacé Booba dans une vidéo en 2014. En cas de rencontre dans la vraie vie, "je vais te briser tes os, je vais boire ton sang", prévenait-il alors.

QUI SONT KAARIS ET BOOBA ?

KAARIS marquis du rap hardcore

Le rappeur Gnakouri Okou dit Kaaris, en 2014 © ADAKA EDMOND/SIPA

Le rappeur Kaaris, jugé jeudi pour violences aggravées comme son rival Booba après leur bagarre à Orly, est un des poids lourds du rap dit "hardcore" en France, avec ses paroles crues et ses basses d'afro-trap. Peu connu du grand public, le musicien de 38 ans, est pourtant parmi les rappeurs les plus écoutés de France avec cinq albums et de nombreux tubes dont "Tchoin" (2016), qui approche les 100 millions de vues sur YouTube.

Le colosse au crâne rasé et à la barbe épaisse, qui a été révélé notamment par un duo avec Booba, se présente sous le nom de "Zongo le dozo" (le "chasseur beau-gosse"). Il est un des fers de lance de l'afro-trap, mélange de basses et synthétiseurs empruntés à l'électro et de sonorités africaines. Et rappe un univers de rues sombres, entre drogue, grosses cylindrées, gros calibres et "putes" (son gimmick hurlé à longueur de chansons).

"Je ne cherche pas à choquer, mais j'écris sur ce que je connais", expliquait-il en 2015 dans une interview à l'AFP. "Ma musique, c'est un défouloir, du divertissement, il faut prendre ça au second degré (...) Si on devait transposer ça dans une autre musique, disons que ce serait du métal par rapport au rock".

Né en Côte d'Ivoire le 30 janvier 1980, de son vrai nom Okou Gnakouri, Kaaris est orphelin de père très tôt et grandit à Paris et Sevran (Seine-Saint-Denis). Après des débuts dans la danse et le graffiti, il se lance dans le rap en 1999. Entre des tubes très crus, le rappeur s'autorise quelques morceaux plus "doux" comme la chanson-titre de son 3e album, "Le bruit de mon âme" où Kaaris, qui se dit musulman croyant, s'interroge "sur le bien et le mal".

Père d'une petite fille, il a également lancé sa marque de vêtements "Jeune riche". Le rappeur de Sevran explose en 2012 grâce à sa collaboration avec Booba, intitulée "Kalash". "C'était un échange de bons procédés", explique le rappeur au site Clique en 2015. "J'avais besoin que les gens découvrent ce que je faisais, et Booba avait besoin des lumières de la street".

Leur relation dérape fin 2014 quand Booba se moque de Kaaris sur une vidéo Instagram. Kaaris lui répond immédiatement sur Facebook, avec ce verbe haut travaillé dans les "battles", ces joutes verbales entre rappeurs. Il lui intime de venir l'affronter dans la rue et pas sur internet, lui promettant de lui "briser les os" et "boire (son) sang".

Le "Duc de Boulogne", qui dépasse largement le "dur" de Sevran en termes de ventes de disques et de notoriété, en remet une couche début 2018 dans une interview aux Inrocks: "il a du talent et un potentiel, mais ça reste un produit brut qui a cru à tort qu'il pouvait me détrôner", dit-il de son ancien protégé. Les deux rappeurs et leurs proches, qui se sont affrontés le 1er août dans un hall de l'aéroport d'Orly, ont été incarcérés pendant trois semaines.

BOOBA, patron du rap français, chef d'entreprise et roi du "clash"

Le rappeur Booba, Elie Yaffa de son vrai nom, en 2014 © SYSPEO/SIPA

A longueur d'interviews, il répète qu'il n'a jamais voulu être rappeur. A ses débuts dans les années 90, celui qui doutait de sa voix a presque été "forcé" à rapper, dit-il. Booba, Elie Yaffa de son vrai nom, s'est pris au jeu : à 41 ans, il est encore là. "Booba était écouté par des jeunes de 20 ans en 1995, par des jeunes de 20 ans en 2003, en 2008, etc.", dit Mehdi Maizi, spécialiste du rap. Son rap n'a "rien à voir" avec celui de ses débuts, "il voit les dernières tendances et sait s'engouffrer dedans".

Avec ses deux millions d'albums vendus sans compter les plateformes de streaming où il cartonne, il s'accommode du mécontentement des fans de Lunatic, le duo qui l'a fait connaître, et des critiques qui le taxent de mercantilisme. "Une carrière aussi longue, c'est inédit", avance M. Maizi, aujourd'hui journaliste pour la plateforme de découvertes musicales OKLM fondée par Booba.

Sur le modèle de Jay-Z aux Etats-Unis, Booba a rapidement diversifié ses activités : deux labels, la marque de vêtements Unkut, une marque de whisky et de parfum. Aux Inrocks en février, ce titulaire d'un BEP vente disait que le rap représentait "entre 35 et 50%" de ses activités. Casquette sur les yeux, 1m92 de muscles tatoués qu'il exhibe volontiers à ses trois millions d'abonnés sur Instagram, le "duc de Boulogne" auto-proclamé a été élevé à Boulogne-Billancourt et dans le sud où il suit sa mère à 10 ans après le divorce de ses parents, avant un retour dans les Hauts-de-Seine.

Son enfance est modeste : sa mère fait des "boulots simples", son père travaille dans le monde de la nuit, explique sa manageuse. Il est médiocre à l'école - "premier en sport et en chant", dira-t-il dans le morceau "Pitbull" où il sample "Mistral gagnant" de Renaud, meilleur parolier à ses yeux. Métis - son père vient du Sénégal, qu'il visitera à 10 ans et d'où il reviendra avec son pseudo, hommage à un cousin, Boubacar -, il évoque dans ses morceaux le racisme de son enfance : "Tout commence dans la cour de récréation, +Malabar, Choco BN, sale noir!+, ma génération".

Fan de Bob Marley comme de rap américain, il découvre les Etats-Unis lors d'un échange scolaire à Détroit à 15 ans, s'y sent "normal" pour la première fois, dit sa manageuse. Il est aujourd'hui installé à Miami depuis 10 ans, "pour la tranquillité".

Son séjour en prison après la bagarre d'Orly n'était pas une première. A 22 ans, il passe 18 mois à la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy pour le braquage d'un taxi et fera un bref séjour à la Santé après une fusillade devant la discothèque de Jean-Luc Lahaye à Aubervilliers en 2002, avant d'être innocenté.

Son avocat Yann Le Bras, à qui il rend hommage dans plusieurs morceaux, représentera aussi sa mère et son frère, victimes d'un rapt crapuleux en 2006. Ses textes, violents et misogynes pour ses détracteurs, ont été encensés par La Nouvelle revue française, qui le compare à Céline en 2003.

"Quand j'vois la France les jambes écartées j'l'encule sans huile", "Enfance insalubre comme un foetus avec un calibre" ... Pour désigner les "punchlines" de Booba, l'auteur Thomas Ravier invente la "métagore" : "Des rapprochements qui n'ont pas lieu d'être" et provoquent une apparition "impossible à se retirer de la tête".

Sur Instagram, Booba vante ses dernières sorties, filme ses enfants (3 et 4 ans) et ses entraînements de boxe, et souvent, "clashe" ses rivaux, La Fouine, Rohff, ou Kaaris, qui le dit "en guerre contre le monde entier". Booba jure ne faire que répondre aux attaques même s'il résiste mal à une "bonne vanne". Comme quand, à sa sortie de détention provisoire fin août, il poste une vidéo d'un chaton jouant avec un rongeur. "Je serai irréprochable", avait-il promis.





Par Culturebox (avec AFP)