"Pelléas et Mélisande" de Debussy au Théâtre des Champs-Elysées, dans la mise en scène d'Eric Ruf.
"Pelléas et Mélisande" de Debussy au Théâtre des Champs-Elysées, dans la mise en scène d'Eric Ruf. © Vincent Pontet

"Pelléas et Mélisande", un noble "théâtre de conversation" selon Louis Langrée

Mis à jour le 12/05/2017 à 19H36, publié le 12/05/2017 à 18H59

Jusqu’au 17 mai, le Théâtre des Champs Elysées présente une nouvelle lecture du chef d’œuvre lyrique de Debussy, "Pelléas et Mélisande". Patricia Petibon et Jean-Sébastien Bou notamment y expriment un théâtre chanté puissant et troublant, dans un décor en clair-obscur imaginé par Eric Ruf. Rencontre avec le chef Louis Langrée qui évoque la noble "conversation" de Debussy.

Acte 4, scène 4 : dernière rencontre des amants démasqués, qui savent leur idylle vouée à l’échec. Pelléas (Jean-Sébastien Bou), à Mélisande (Patricia Petibon), visiblement déboussolée : "Tu es distraite. Qu’as-tu donc ? Tu ne me sembles pas heureuse…". Mélisande : "Si, si : je suis heureuse. Mais je suis triste…". Merveilleux oxymore qui raconte mieux que tout la tension de ce texte de Maurice Maeterlinck mis en musique par Debussy : l’amour est réel mais l’espoir impossible.

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Non, tout n’est pas noir sur le plateau du Théâtre des Champs-Elysées, dans ce « Pelléas et Mélisande » mis en scène par Eric Ruf et dirigé par Louis Langrée. Car la dualité est inhérente à l’histoire. La joie est dans la tristesse, la lumière dans l’obscurité, la mort dans le sentiment de vivre. La coexistence de ces réalités opposées offre même des nuances d’une extrême richesse. Eric Ruf a imaginé une scénographie et un décor qui jouent sur le clair-obscur et sur le contraste

La luminosité de Mélisande surgit dans le noir. © Vincent Pontet La luminosité de Mélisande surgit dans le noir. © Vincent Pontet

"Pelléas et Mélisande" a d’abord pour cadre une forêt sombre dans laquelle, seule et perdue après un traumatisme, la belle Mélisande (Patricia Petibon), est recueillie par un prince généreux mais grave, Golaud (Kyle Ketelsen) qui lui offre une vie au château. Heureuse ? Pas pleinement pour autant. Mais la palette des gris est large, la brume pas toujours épaisse, la poésie totale. Surtout, lumineuse, Mélisande tranche dans l’obscurité. Et le contraste se renforce peu à peu, surtout avec la rencontre de Pelléas, amour réel cette fois mais défendu car c’est le frère de son mari. Mélisande brille de mille feux comme les femmes de Gustav Klimt, dans la noirceur du soir le long de la mer ou à la fenêtre du triste château.

Théâtre

Le "Pelléas" de Ruf et Langée rend parfaitement la théâtralité qui est au cœur de cette œuvre. Le théâtre est dans la musique. "Pelléas" n'est pas un opéra avec des airs à fredonner, même s’il possède de jolies envolées. Non, c'est plutôt une musique racontée, théâtrale justement, pas nécessairement narrative, mais elle supporte le texte dans la définition des sentiments contrastés : souvent d'une grande violence, elle peut même être sensuelle. Les dialogues sont presque déclamés, distinctement prononcés.

Pelléas (Jean-Sébastien Bou) et Mélisande (Patricia Petibon) dans la brume du plateau du Théâtre des Champs-Elysées. © Vincent Pontet Pelléas (Jean-Sébastien Bou) et Mélisande (Patricia Petibon) dans la brume du plateau du Théâtre des Champs-Elysées. © Vincent Pontet

Patricia Petibon porte à merveille cette parole et on ne peut s’empêcher de la comparer à Valérie Dréville qui campait Mélisande il y a vingt ans dans une célèbre mise en scène de la pièce par Claude Régy. Mais si le ton de cette dernière était monocorde et rectiligne, Patricia Petibon épouse à merveille la courbe musicale. Les autres chanteurs-comédiens ne sont pas en reste, et notamment le trio de barytons et basses : Jean-Sébastien Bou, Kyle Ketelsen (Golaud) et Jean Teitgen (Arkel)

Le chef d'orchestre Louis Langrée.  © Benoît Linero Le chef d'orchestre Louis Langrée.  © Benoît Linero


Le chef d’orchestre Louis Langrée, grand connaisseur de Debussy, nous a reçu dans sa loge dès la fin de la première représentation, pour nous expliquer les subtilités de la musique de "Pelléas et Mélisande".

Comment qualifier la musique de Debussy dans "Pelléas et Mélisande" ?
Elle est l’âme de ce qui se passe. Il y a dans "Pelléas et Mélisande" un tissu de thèmes qui s’enchevêtrent (le thème de Mélisande, le thème de Golaud, le thème de Pelléas, le thème d’Arkel, etc), mais ces thèmes n’ont pas la même fonction que chez Wagner, où il y a un vrai leitmotiv qui a un sens extrêmement précis. Chez Debussy, la musique  n’impose pas un sens. Elle nous invite, elle suggère, comme par toutes ces phrases qui finissent par trois petits points de suspension. Mais elle n’a pas être interprétée : si vous voulez par exemple dramatiser une phrase ou alors la rendre très cristalline et très poétique et donner cet angle d’interprétation, vous allez fermer tout un champ de possibles.

Ce rapport à Wagner est-il important ?
Ah oui ! Il y a presque des citations de Wagner à certains endroits, de "Tristan et Isolde" ou de "Parsifal" ! Et d’ailleurs si Debussy a rejeté avec autant de virulence la musique de Wagner, c’est parce qu’il l’avait passionnément et profondément aimée, plus qu’admirée. "Pelléas" c’est une œuvre vraiment unique qui n’a pas de descendance d’ailleurs, qui se situe quelque part entre Wagner et Monteverdi. Dans Wagner on est beaucoup plus souvent dans l’éloquence, dans un théâtre de déclamation. Alors qu’avec "Pelléas et Mélisande" on est dans le théâtre de conversation.

Un "théâtre de conversation" ?
Oui, et c'est ce qui est difficile pour les chanteurs et pour les musiciens, il ne faut pas que la conversation soit banale, il ne faut pas que ce soit du bavardage. C’est de la conversation noble : il y a une dignité, il y a une élévation, un côté presque sacré à chacune des phrases et c’est ce que recherche le symbolisme par rapport au naturalisme français, ou au vérisme italien - Puccini à l'opéra, ou Emile Zola en littérature française.


Vous parlez de théâtre - et c'est également du théâtre musical. Qu’avez-vous demandé à vos musiciens et vos chanteurs ?
Mais toute la musique de Pelléas et Mélisande est théâtre ! Je le dis souvent : je suis frappé d’entendre encore beaucoup trop de gens dire et penser que le chef doit s’occuper de ce qu’on entend et le metteur en scène de ce qu’on voit. Je dirais que c’est presque le contraire : le metteur en scène doit rendre le spectateur sensible à la musique et le chef d’orchestre doit dégager tout le théâtre de la scène. Et à ce moment-là vous avez une vibration entre ces deux choses-là. Le travail du chanteur est exactement le même que celui du musicien. Et spécifiquement dans "Pelléas" je trouve. En ce sens qu’un violoniste ou un violoncelliste qui joue la sonate de Debussy ne se prendra pas pour Debussy : il jouera le texte de Debussy, il le délivrera, il le partagera, il sera un filtre entre l’œuvre et l’auditeur.

Et de la même manière, les chanteurs dans "Pelléas", plutôt que d’incarner un rôle de manière traditionnelle, doivent le dire, avec une pudeur, une simplicité et une intensité extrêmes, ce qui fait que ces phrases résonneront en nous. Lorsque Pelléas dit : "La nuit tombe très vite", qu’est-ce que ça veut dire ? Ou dans la phrase "Il y aura mauvaise mer cette nuit" ? On raconte ce qui se passe : ce n’est pas la météorologie, c’est ce qui arrive, ce qui est déjà là.

Mélisande et son amant devant la façade du château. © Vincent Pontet Mélisande et son amant devant la façade du château. © Vincent Pontet

Comment avez-vous travaillé sur la mise en scène avec Eric Ruf ?
On travaille tous ensemble. Quand Mélisande dit : "Je vois une rose dans les ténèbres", si ce n’est pas déclamé lentement, évidemment on ne la verra pas, la rose. Donc c’est "comment" on dit les choses. Il y a deux aspects de la mise en scène : l'organisation de l’espace et la direction d’acteurs. Je n’interviens évidemment que sur la direction d’acteurs. Et la direction d’acteurs, c’est quoi ? C’est aller avec Debussy. Et le chef d'orchestre est surtout avec celui ou celle qui chante. Mais ce que je fais parfois avec mon assistant Nicolas Kruger : je le laisse diriger et je me mets dans la salle et là je peux regarder, profiter, et avoir cette distance pas seulement géographique, mais de celui qui observe, qui regarde. 

Par Lorenzo Ciavarini Azzi

@Culturebox

Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox

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