Une joyeuse confusion règne sur la scène de "L'Orfeo" de Monteverdi.
Une joyeuse confusion règne sur la scène de "L'Orfeo" de Monteverdi. © Michele Crosera

A Venise, le public de La Fenice bouleversé par le Monteverdi de Gardiner

Mis à jour le 23/06/2017 à 18H45, publié le 18/06/2017 à 15H05

La trilogie tant attendue de Monteverdi par John Eliot Gardiner au Théâtre La Fenice, que Culturebox vous fait partager, a débuté avec "L'Orfeo" le 16 juin et "Le retour d’Ulysse dans sa patrie" le 17. Pas de décor ni scénographie classique, mais une mise en espace qui rapproche les spectateurs du drame qui se joue sur la scène, où la musique est reine. A voir sur Culturebox Live dès le 23 juin.

Cette première-là était très attendue. Venise, La Fenice : pas un, mais trois opéras d’un coup. "L'Orfeo", puis "Le retour d’Ulysse dans sa patrie", et enfin "Le couronnement de Poppée". Du vendredi 16 juin au dimanche 18. Le projet dans son ensemble était très attendu : un marathon Monteverdi pourrait-on dire car la "trilogie" est reprise aussitôt du 19 au 21 juin. Six jours en tout donc. Les trois seuls opéras – d’une multitude à l’origine - qui nous soient parvenus, composés par celui que l’on considère comme l’un des fondateurs de l’opéra.

Trilogie attendue, espérée. Pour Monteverdi, que l’on a si tardivement redécouvert en Italie et qui a créé deux de ces opéras à Venise même, dans des théâtres publics, les tout premiers au monde. Et pour Sir John Eliot Gardiner, le chef britannique qui a beaucoup œuvré justement pour la redécouverte de Monteverdi, et en particulier à Venise et qui porte ce projet depuis plusieurs années.

Sir John Eliot Gardiner pendant "L'Orfeo". © Culturebox Sir John Eliot Gardiner pendant "L'Orfeo". © Culturebox

Poésie et musique font un tout

Pourtant; Gardiner a réussi à prendre presque tout le monde par surprise. Les lumières de la salle non encore éteintes, le chef n’a pas attendu la fin des applaudissements pour lancer le prologue de "L’Orfeo" en faisant entrer par la salle l’un des chanteurs au tambourin et les autres chanteurs-comédiens de part et d’autre de la scène.

Jolie et entraînante confusion et découverte du dispositif qui sera le même pour les trois opéras : l’orchestre n’est pas dans la fosse mais sur la scène, encerclé par le chœur et rejoint peu à peu par les chanteurs comédiens qui à leur tour prennent possession des lieux, zigzaguant entre les pupitres et les musiciens, les bousculant, les prenant à partie dans un jeu théâtral qui n’épargne personne. Pas même le chef, John Eliot Gardiner, dirigeant soit debout soit assis sur un tabouret au milieu de tout ce monde.

"L'Orfeo" de Monteverdi au théatre La Fenice de Venise. © Culturebox "L'Orfeo" de Monteverdi au théatre La Fenice de Venise. © Culturebox

Le drame est ici choral, poésie et musique font un tout. Comme une lecture littérale du propos de Monteverdi où la musique porte le théâtre aussi bien dans la narration que dans la description des personnages, usant du contraste des différentes couleurs de l’orchestre. Pour la première fois dans l’histoire de la musique, la place de l’orchestre et des instruments a été si précisément décrite et valorisée : il a semblé logique à Gardiner de placer les musiciens au centre.

Pas de décor, pas de scénographie traditionnelle, mais une mise en espace et une véritable mise en scène dans le sens de la direction d’acteurs, assurée tout logiquement par le chef d’orchestre lui-même (avec Elsa Rook). Une telle disposition modifie aussi l’appréhension des spectateurs qui ont le sentiment d’assister à un jeu qui se fabrique sous leurs yeux, à vue donc, sans effet de machinerie. Pour être exact, celle-ci en réalité se développe justement à Venise dans les années 1630-1640, à l’époque où sont créés les derniers opéras de Monteverdi, mais Gardiner a préféré s'en tenir pour la trilogie à la philosophie d’ensemble du musicien et aux conditions de création d’"Orfeo", en 1607.

Souffle d’émotions

La magie prend d’emblée. On est immergé, d’un coup – c’est ce qui surprend le public - par un grand souffle d’émotions que porte à la fois le jeu extrêmement théâtral des chanteurs-comédiens, leur performance vocale, la performance exceptionnelle du Monteverdi Choir de Gardiner, l’exécution musicale des English Baroque Soloists, et évidemment la beauté intrinsèque de la musique.

"L'Orfeo" est une fable en musique qui reprend le mythe d’Orphée : le fils d’Apollon vient à peine d’épouser la belle Eurydice qu’il apprend sa mort. Pour tenter de la récupérer, il descend aux enfers mais échoue à la ramener parmi les vivants car il se retourne pour la voir derrière lui, ne respectant pas l’arrangement fixé avec les dieux. Mais l’œuvre de Monteverdi conserve un happy end, car les deux amoureux finissent par monter au ciel ensemble.

Le public ressent parfaitement la distinction des deux sentiments majeurs : la joie d’abord, non seulement d’Orphée (très convaincant Krystian Adam) et d’Eurydice (la magnifique Hana Blazikova qui émeut d’abord incarnant la Musique dans le prologue) qui font démonstration de leur idylle, mais aussi des dieux et surtout des bergers qui les entourent. Ce bonheur est entraînant et communicatif. La matrice populaire des chants traditionnels italiens émerge ici offrant un niveau supplémentaire d’émotion presque tellurique. Le bonheur final est, lui, davantage céleste. De la même manière le drame est transmis avec autant de conviction à partir du célèbre "Ahi caso acerbo" de la messagère funeste, mais le comble du sentiment d’abandon vient du "Addio terra, addio cielo" d’Orfeo. Bouleversant. On est également saisi par le jeu tout en finesse de Gianluca Buratto en Charon (dans les Enfers) et par sa remarquable voix de basse.

Tension narrative et musicale

La soirée suivante, du 17 juin, offre une proposition scénique sensiblement différente, malgré un dispositif identique. Car la proposition de Monteverdi est également très différente dans "Le retour d’Ulysse dans sa patrie", composé trente ans après "L’Orfeo". Elément déterminant : le chœur n’y est pas présent dans la même mesure et jamais dans son ensemble. Quelques très beaux airs y sont néanmoins chantés en chœur par une poignée de choristes du Monteverdi Choir et par les solistes, comme le très beau chœur des prétendants dans l’acte 3. La confusion joyeuse présente dans 'L'Orfeo' disparaît aussi au profit d’une narration plus raffinée reposant en très grande partie sur le "Recitar cantando" (chanté-récité) nouvelle manière, de Monteverdi. L’élocution parfaite en italien y est à noter.

"Le retour d'Ulysse dans sa patrie" de Monteverdi à La Fenice © Michele Crosera "Le retour d'Ulysse dans sa patrie" de Monteverdi à La Fenice © Michele Crosera

"Le retour d’Ulysse dans sa patrie" de Monteverdi met en scène à la fois le héros mythique (incarné par Furio Zanasi, tout en force maîtrisée) qui, aidé par la déesse Minerve, cherche à revenir à Ithaque pour retrouver sa femme Pénélope et son fils Télémaque, et la reine d’Ithaque, Pénélope donc (une remarquable Lucile Richardot, glaçante et hiératique dans l’expression de sa fidélité à Ulysse), qui souffre de son absence, harcelée par les prétendants et les courtisans.

La tension narrative est donnée par la musique même qui offre quelques moments de magie. Le drame incarné par le très émouvant air "Torna deh, Ulisse" (la femme implore le retour d'Ulysse comme une prière) et son épilogue avec des retrouvailles très pures entre Pénélope et son mari. Ou encore le contraste entre la chasteté revendiquée de la reine et l’érotisme débridé de la relation entre Melanto (la magnifique Anna Dennis) et son amant Eurimaco (Zachary Wilder).

Ces deux opéras, "L'Orfeo" et "Le retour d’Ulysse dans sa patrie", et le troisième, "Le couronnement de Poppée" sont intégralement proposés par Culturebox en Live dès le 23 juin.

Par Lorenzo Ciavarini Azzi

@Culturebox

Journaliste, responsable de la rubrique Classique de Culturebox

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