Sébastien Carayol, commissaire de l'exposition "Jamaica, Jamaica !" à la Philharmonie de Paris du 4 avril au 13 août 2017.
Sébastien Carayol, commissaire de l'exposition "Jamaica, Jamaica !" à la Philharmonie de Paris du 4 avril au 13 août 2017. © Droits réservés

Expo "Jamaica Jamaica !" à la Philharmonie : 5 questions à Sébastien Carayol

Mis à jour le 05/04/2017 à 14H32, publié le 03/04/2017 à 9H20

Il n'y a pas que Bob Marley et le reggae en Jamaïque: Kingston est à l'avant-garde des musiques populaires urbaines depuis un demi-siècle. Le DJ, le MC, le remixe, le dub, les sound systems et le twerk viennent aussi de cette petite île des Caraïbes, immense en terme de rayonnement international. C'est ce que raconte l'exposition "Jamaica, Jamaica!" qui débute mardi 4 avril à la Philharmonie.

1.
Quel est votre rapport personnel à la Jamaïque et à ses musiques ?

Sébastien Carayol, commissaire de l'exposition "Jamaica, Jamaica !" : Ma connaissance s’est bâtie via le canal londonien, où vit une forte communauté jamaïcaine. Je venais du punk rock et du rap et je n’étais pas fan de reggae jusqu’à ce que je l’entende pour la première fois sur un sound system, à Londres, il y a plus de 20 ans. Ca a été pour moi l’épiphanie de ce que peut être cette musique. J’ai ensuite commencé à aller très régulièrement à Londres parce qu’à l’époque en France il n’y avait pas vraiment de sound system comme Jah Observer, Jah Shaka ou Sir Coxsone qui jouaient les morceaux qui me plaisaient.  Aujourd’hui, j’ai une collection de disques conséquente car la musique jamaicaine c’est essentiellement le vinyle et les 45T. Et puis la curiosité a fini par me pousser à aller voir sur place.
 

La salle des sound systems à l'expo "Jamaica Jamaica !". © Laure Narlian / Culturebox La salle des sound systems à l'expo "Jamaica Jamaica !". © Laure Narlian / Culturebox

2.
Les musiques jamaïcaines ont-t-elles encore besoin d’être défendues, expliquées en 2017 ?

Oui, parce que les musiques jamaïcaines souffrent de beaucoup de clichés. Et parce que l’icône Bob Marley, la première superstar du Tiers Monde, est l’arbre qui cache la forêt. A la différence de la génération d’avant la mienne, j’ai plus été marqué par l’expérience des sound systems que par Marley: il est mort quand j'avais six ans, je n'ai pas "grandi" avec lui, ce qui a donné a notre génération une expérience underground du reggae - et non celle qu’ont pu avoir les gens avant nous lorsque cette musique brassait des millions et qu'elle représentait un enjeu économique important. J’ai l’impression que dans la galaxie des grandes musiques dites "noires" (le terme est très débattable), le jazz, la soul, le funk et le rap se sont hissés à un niveau de respectabilité que n’a jamais atteint le reggae. C’est une musique très populaire, c’est vrai,  mais la partie des musiques jamaïcaines que les gens connaissent s’étale en général sur une dizaine d’années alors que c’est une musique qui a des genres et des sous genres aussi riches et variés que le jazz ou le blues. Ca c’est quelque chose qui me tenait à cœur de défendre.
 

L'icône Bob Marley, "l'arbre qui cache la forêt des musiques jamaicaines", ici dans son studio Tuff Gong en 1978. © Adrian Boot L'icône Bob Marley, "l'arbre qui cache la forêt des musiques jamaicaines", ici dans son studio Tuff Gong en 1978. © Adrian Boot

3.
Quel est votre objectif avec cette exposition, que voulez vous montrer ? 

Je veux montrer non seulement la diversité musicale mais aussi tout ce que la Jamaïque a créé comme inventions pour les musiques urbaines d’aujourd’hui. Bien que le rap ne soit pas né en Jamaïque (les premiers MCs comme Coke La Rock citent plutôt les Last Poets, voire le comédien Richard Pryor comme inspirateurs de leur flow!), l’île a vraiment contribué à créer des pratiques que l’on retrouve dans toute la culture Dj mondiale : le sélector qui passe des disques, le toasteur qui parle par dessus la musique autour des sound system, les premiers remixes, le dub. Tout ça n’est pas forcément chaque fois inventé en Jamaïque mais c’est là qu’on se met à l’enregistrer sur disque. Ca devient une forme de rap local qui se développe en parallèle au rap américain. 
 
Par ailleurs, la soirée sound system est un biotope qui ne crée pas que de la musique : il y a du graphisme pour les flyers qui annoncent les soirées, des peintres d’art mural et une mode vestimentaire qui marque le début du streetwear. Toutes ces choses sont très connues des spécialistes, mais beaucoup moins du grand public qui ignore que nombre d’inventions qu’on utilise dans la musique populaire aujourd’hui viennent de cette île pauvre et minuscule à peine plus grande que la Corse. Et c’est ce qui est intéressant aussi : le ratio taille-rayonnement de la Jamaïque est complètement inégalé dans le monde. 
 

Scatter devant le studio de King Jammy en 1987. © Beth Lesser Scatter devant le studio de King Jammy en 1987. © Beth Lesser

4.
Vous avez reconstitué pour l’exposition trois studios emblématiques de Kingston. Comment et à quel point ?

Ce sont des évocations parce que c’est très difficile de trouver des instruments intacts là bas. Pour la reconstitution de Studio One par exemple, on a l’orgue au son très particulier de Jackie Mittoo, organiste et directeur artistique du studio. Il faut savoir que Studio One n’avait jamais rien prêté à aucune exposition car ils ne font pas confiance aux institutions. Au-dessus de l’orgue, il y a une fresque identique à celle du studio de Kingston : je l’ai faite reproduire d’après une photo prise sur place. On a aussi le sound system du producteur Coxsone Dodd de Studio One , il avait 5 ou 6 sound system comme ça qu’il faisait tourner à travers l’ile pour promouvoir ses disques et sa console de mixage. Ma grande fierté c’est d’avoir récupéré l’enseigne lumineuse du magasin de disques des années 70 qu’avait Coxsone Dodd. Je savais qu’elle existait et j’ai mis quatre heures à en retrouver les différents morceaux dans l’ancienne usine de pressage de Studio One, en soulevant des crottes de rats et d’araignées (rires).

Pour la reconstitution du studio Black Ark du producteur Lee Perry, le Salvador Dali du dub, on verra une projection qui le montre en train de mixer, à sa façon très extravagante, en short. J’ai récupéré ses incroyables vieux vêtements (exposés) sur le sol, dans son ancienne maison de Kingston. Ca a donné lieu a une autre séance de spéléologie, cette fois en compagnie de son frère qui occupe encore une partie de cette maison quasi-abandonnée -Lee Perry réside en Suisse depuis des années. 
 

L'enseigne lumineuse de l'ancien magasin de disques du producteur Coxsone Dodd, récupérée par Sébastien Carayol. © Laure Narlian / Culturebox L'enseigne lumineuse de l'ancien magasin de disques du producteur Coxsone Dodd, récupérée par Sébastien Carayol. © Laure Narlian / Culturebox

5.
Quels sont les pièces et documents que vous êtes le plus fier de présenter ?

La console de mixage et le sound system de King Tubby, l'ensemble des percussions de Count Ossie, qui dirige le premier groupe de Rastas à entrer en studio en 1919, la guitare artisanale du pionnier Hedley Jones (à voir au début de l'exposition à côté de la batterie des Skatalites), ou celle en forme de mitraillette M16 de Peter Tosh - tous ces objets sont les témoins de l'innovation frondeuse de "l'esprit jamaïcain". Sans oublier bien sûr le manuscrit de Bob Marley pour Turn Your Lights Down, ainsi que ses ultra-rares dubplates exclusives enregistrées pour le sound system Tippatone...

Mais ce qui était important pour moi, outre de montrer les instruments, c’était d’inviter la Jamaïque a parler d’elle même. On peut donc voir dans chaque salle des œuvres d’artistes contemporains classiques dont on n’a jamais exposé le travail en Europe. Tout ça vient de musées en Jamaïque, qui ont accepté de prêter pour la première fois et à titre gracieux. Pour moi, qui connaît pourtant bien la Jamaïque, la richesse de la création jamaïcaine depuis le 17e exposée dans ces musées a été une vraie découverte.

Toujours dans ce souci de faire intervenir des Jamaïcains, on a également invité dans l’expo un vrai artiste de rues qui peint dans tous les studios de l’île, Danny Coxson, 56 ans. Il est venu un mois et demi travailler en résidence grâce a une bourse de l’Institut français et il a peint de très grandes fresques et des petits portraits tout au long de l’exposition. Rien ne peut remplacer cette aventure humaine. J’étais content qu’on puisse faire intervenir ce genre d’artiste venu directement du ghetto, dont je trouve le travail très émouvant.
 

Une des fresques de street art de Danny Coxson en Jamaïque. © Sébastien Carayol Une des fresques de street art de Danny Coxson en Jamaïque. © Sébastien Carayol


Ecoutez la web radio de l'exposition

Exposition "Jamaica, Jamaica!" à la Philharmonie de Paris du 4 avril 2017 au 13 août 2017

Par Laure Narlian

@Nijikid

Journaliste, responsable de la rubrique Rock-Electro-Rap de Culturebox

Infos pratiques

Exposition "Jamaica, Jamaica !" La Philharmonie de Paris 221, avenue Jean-Jaurès 75019 Paris Du 4 avril 2017 au 13 août 2017 Le site de l'exposition à la Philharmonie

Aimez notre page Facebook
pour suivre toute
l'actualité culturelle