Kurt Rosenwinkel
Kurt Rosenwinkel © Osamu Kurihara

"Caipi", l’escapade brésilienne du guitariste Kurt Rosenwinkel

Mis à jour le 07/10/2017 à 12H47, publié le 06/10/2017 à 8H24

Il y a quelques mois, le guitariste américain Kurt Rosenwinkel, l’un des jazzmen les plus brillants de sa génération, a sorti un nouvel album, "Caipi", à contre-courant de ses travaux précédents. Pour Culturebox, l'artiste revient sur ce disque introspectif et solaire, gorgé de Brésil, de pop et dans lequel il chante avec des invités. Un disque qui en a dérouté certains, enchanté d’autres.

"Caipi", sorti sur le label Heartcore fondé par Kurt Rosenwinkel, c’est avant tout un grand virage musical dans la carrière du guitariste américain. À bientôt 47 ans (il les fête le 28 octobre), Kurt Rosenwinkel, natif de Philadelphie installé à Berlin, s’est imposé au fil des ans par la créativité de ses compositions en termes de forme et d’harmonie, et par ses improvisations stellaires.

Dans son dernier album, Kurt Rosenwinkel n’est plus seulement guitariste. Il joue de différents instruments et il chante. Si on l’a déjà entendu chantonner sans paroles sur ses lignes mélodiques ou ses improvisations, cette fois, il interprète des textes qu’il a écrits pour le disque. "Caipi" recèle aussi de chansons en portugais dont les paroles ont été écrites par ses différents invités, le chanteur et guitariste brésilien Pedro Martins ou la chanteuse Amanda Brecker, la fille de la jazzwoman brésilienne Eliane Elias.

D’autres invités, et pas des moindres, ont participé au disque. Le saxophoniste américain Mark Turner, vieux complice de Rosenwinkel, joue sur deux titres. Enfin, Eric Clapton, guitariste, chanteur et légende du rock, joue sur le morceau "Little Dream".

"Caipi", l’album le plus personnel de son auteur (les titres "Ezra" et "Little B" sont dédiés à ses fils), objet inclassable et radieux, se laisse progressivement apprivoiser et dévoile sa lumière et ses couleurs à chaque nouvelle écoute.

Kurt Rosenwinkel : "Casio Vanguard" (Rosenwinkel / Loureiro), avec les voix de Pedro Martins et Antônio Loureiro - L'album "Caipi" est sorti en mars 2017 sur le label Heartcore


- Culturebox : Est-il vrai que vous avez commencé à travailler sur ce disque il y a dix ans ?
- Kurt Rosenwinkel : Oui. Je travaille sur un tas de choses en même temps. Beaucoup de styles cohabitent dans mon univers musical. Quand je compose, je ne sais pas ce que ça va donner, je n’ai pas une pensée précise de ce que je veux faire. La musique se concrétise naturellement et s’organise elle-même au fil du temps, à son propre rythme. Il y a dix ans, la première chanson de l’album "Caipi" est apparue, "Kama". Je me suis dit : "C’est intéressant !" Puis une autre est venue. Je pense que c’était le morceau "Caipi", puis "Ezra", "Little B"… Alors que ces chansons surgissaient, j’ai peu à peu réalisé qu’elles formaient leur propre constellation dans ma galaxie musicale. J’ai commencé à les développer, à les enregistrer dans mon home studio. D’autres sont arrivées. Mais comme je suis un gars très occupé, tout ça a pris du temps. Au même moment, d’autres choses se sont développées et feront l’objet d’autres albums.

- Votre disque s’appelle "Caipi", diminutif de "caipirinha". Si les titres des autres morceaux ne sonnent pas particulièrement brésiliens, la musique, elle, en possède bien l’esprit !
- J’ai commencé à appeler Caipi Songs, en clin d'œil à cette boisson fantastique, tous les morceaux écrits dans le même esprit, qui avaient quelque chose à faire avec le Brésil, mes expériences dans ce pays, mon amour pour la musique brésilienne… Ce n’est pas un album brésilien, c’est quelque chose d’original, de naturel mais qui porte ce type d’influence, d'esthétique. J’ai décidé dès le départ que ce futur album aurait pour titre "Caipi". Puis j’ai choisi les titres de tous les morceaux. J’adore faire ça, c’est un des moments que je préfère !

- Que représente la musique brésilienne pour vous ?
- J’ai toujours aimé écouter la musique brésilienne, qu’il s’agisse de Tom Jobim, João Gilberto ou Milton Nascimento. Milton m’a touché profondément. "Clube da Esquina" [ndlr : un disque de Milton Nascimento et Lô Borges sorti en 1972] m’a énormément marqué. Je suis tombé amoureux et à l'époque, cet album a été notre bande-son, comme celle de beaucoup d’autres expériences importantes de ma vie. C’est quelque chose qui vous tient à cœur. J’aime aussi beaucoup Toninho Horta [célèbre guitariste et compositeur brésilien].

- À part ses sonorités brésiliennes et pop, l’une des autres particularités de ce disque, c’est la présence de véritables chansons…
- L’une des choses que j’ai réalisées au fil du temps, c’est que la plupart des morceaux qui me venaient étaient des chansons à texte de par leur nature. Alors, il a bien fallu écrire ces textes, je n’avais pas le choix. La question de savoir qui allait chanter était importante à résoudre, c’était la dernière pièce du puzzle à s’être mise en place. À la fin, j’ai réalisé que c’était à moi de chanter plusieurs chansons. Et c’est ce que j’ai fait. C’est un album qui m’est très personnel.

Kurt Rosenwinkel au lead vocal dans "Hold On" (Rosenwinkel)

- C'est la première fois, en effet, que vous vous positionnez dans un disque en tant que chanteur...
- Avant que je commence à faire des disques, quand j’ai débuté, j’étais dans le rock et j’écrivais des chansons avec des paroles. Ensuite, j’ai commencé à faire du jazz et j’ai arrêté. Ma carrière, mon orientation a évolué en quelque sorte vers de la musique instrumentale. Mais pendant tout ce temps, de temps à autre, une chanson rock, avec des paroles, surgissait. C’est quelque chose qui est resté avec moi.

- Comment avez-vous procédé pour associer d’autres musiciens dans ce projet, pour mettre des textes en portugais ?
- Pour certains titres, je voulais des textes en portugais du Brésil, j’avais le sentiment que c’était nécessaire vu la façon dont certaines chansons avaient évolué. C’est Pedro Martins qui chante "Kama", par exemple. À l’origine, Amanda Brecker - qui a écrit les paroles en portugais - me les avait chantées. Mais j’ai senti que quelque chose ne marchait pas dans sa version. Je pense que j’avais simplement envie d’entendre une voix masculine : c’était ma musique, un morceau très narratif, écrit de mon point de vue. Je sais très profondément de quoi ça parle, ça parle d’une fille, et j’ai bien essayé d’écrire des paroles mais je ne trouvais pas les mots. À la fin, il m’est apparu que cette chanson avait besoin d’un texte en portugais. Ensuite, quand j’ai rencontré Pedro et lui ai demandé de chanter la chanson, il a fallu beaucoup de temps pour trouver la bonne manière. Il y a eu beaucoup de tâtonnements, de choses essayées de manière intuitive, de longues attentes avant que l’univers apporte des réponses aux questions que je me posais à propos de certaines chansons. Ça a été un processus intéressant pour moi, de vraies leçons de patience.

Kurt Rosenwinkel : "Kama" (Rosenwinkel / Brecker), avec Pedro Martins au chant

Vous savez, dans ma façon de travailler, je prie, je communie avec l’univers, je pose une question, j’envoie un signal… Alors je reçois des signaux en retour, des chansons, des façons de faire… Pour certaines chansons, j’ai dû attendre très longtemps avant de recevoir les bonnes réponses. Toutes les réponses sont arrivées au même moment dans ma vie.

- Comment Eric Clapton s’est-il retrouvé sur ce disque ?
- Eric a pris une part importante dans l’histoire de "Caipi". Il fait partie de mes grands soutiens. C’est un grand ami. Nous nous sommes rencontrés en 2011. Il m’a invité à me produire à son festival Crossroads au Madison Square Garden. Nous avons joué ensemble. Il a suivi l'évolution de mon travail sur le projet "Caipi". Je lui envoyais les versions actualisées des chansons. Ça comptait beaucoup pour moi d’avoir son avis. Par la suite, j’ai décidé d’arrêter l’enseignement et de lancer ma propre maison de disques. Eric m’a aidé à créer Heartcore Records. Pendant que nous mixions le disque à Londres, il est passé au studio. Je lui ai dit : "Ça te dirait de jouer juste une note sur l’album ? Juste pour que tu y sois présent, pour toujours ?" C’est ce qu’il a fait, sur le morceau qu’on était en train de travailler. Il a pris sa guitare, on l’a branchée, mis un micro, il a demandé la tonalité du morceau, il a joué, c’était beau, discret, minimaliste, c’est juste une courte apparition mais ça a beaucoup de sens et d’importance pour moi.

Par Annie Yanbékian

@annieyanbekian

Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox

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