Tarkovski, le corps du poète mise en scène Simon Delétang illustration

Théâtre. Le « monstre » Tarkovski au miroir de Simon Delétang

Publié le 10/10/2017 à 12H00

Avec Stanislas Nordey dans le rôle du cinéaste, c’est à une immersion menée avec une sensibilité et un tact infinis dans la vie et l’œuvre de l’artiste martyr du régime soviétique que nous convie le metteur en scène dans cet impressionnant "Tarkovski, le corps du poète" sur un texte original de Julien Gaillard d’après les livres "Le Temps scellé" et "Le Journal".

Pourquoi une cruche de lait explose-t-elle dans Le Sacrifice alors que dans Le Miroir un jeune garçon brisait déjà une cruche de lait? Comment se fait-il qu’un chien traverse l’écran au cœur de la Zone dans Stalker? Pourquoi un cheval blanc traverse-t-il à nouveau l’écran dans Solaris ou Nostalghia? Dès l’ouverture du très beau spectacle que lui consacre Simon Delétang, créé en septembre au Théâtre national de Strasbourg, il apparaît clairement que l’œuvre aussi bien que la personnalité d’Andreï Tarkovski soulèvent une quantité d’interrogations. 
Tarkovski, ce sont d’abord des questions, se dit-on même régulièrement au fil de la représentation. Ce réalisateur russe, auteur de sept films incomparables demeure aujourd’hui encore une énigme. Rien d’étonnant si le cinéaste semble à son tour en peine de répondre quand on l’interroge sur ce que sera le cinéma du futur, par exemple, ou sur ce qu’il a voulu dire dans Le Miroir, ou encore s’il croit en la vie après la mort. Tarkovski intrigue tant par son étrangeté que par son irréductibilité. Son père, le poète Arseni Tarkovski fut peut-être le premier à s’en apercevoir. "Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais", lui dit-il. 
Dans Andreï Tarkovski, l’orgueil d’un Maître solitaire, Antoine de Baecque parle de lui comme du "cinéaste contemporain le plus agaçant, mais aussi le plus puissant"; et ajoute "Tarkovski est sans doute un des cinéastes les moins pédagogiques. Refusant systématiquement l’exégèse et le travail critique, rejetant l’interprétation et l’explication". On perçoit une certaine irritation dans ces remarques, presque une réaction épidermique, un mélange de fascination et de rejet. 
Simon Delétang a la bonne idée de faire entendre ce texte en russe, énoncé dans le prologue du spectacle par une conférencière dont la virulence et le ton passionné nous précipitent d’emblée dans le vif du sujet. Sans doute n’est-on pas obligés de voir comme de Baecque en Tarkovski "un artiste du XIXe siècle égaré dans le monde contemporain". Impossible en revanche de ne pas acquiescer quand il observe: "Seul un monstre peut se permettre ainsi de créer puis de régenter un univers né de ses propres obsessions"

Voyage énigmatique

C’est bel et bien à un voyage énigmatique au cœur des obsessions du cinéaste que nous convie ici le metteur en scène. Précisons qu’il ne s’agit ni d’une enquête, encore moins d’un biopic, mais d’une évocation sensible de l’artiste et de son œuvre s’appuyant, outre l’étude déjà citée, sur le texte Le Corps du poète de Julien Gaillard, inspiré, entre autres, des écrits de Tarkovski, Le Journal et Le Temps scellé. Pas question de rivaliser au théâtre avec les images visionnaires du cinéma de Tarkovski. Cependant grâce à un travail subtil sur la lumière et sur le rythme, le metteur en scène réussit parfaitement à en transposer dans l’espace du plateau la temporalité flottante parfois proche du rêve. 
La deuxième partie du spectacle s’ouvre sur une scène destinée à s’imprimer durablement dans l’esprit du spectateur.

© Jean-Louis Fernandez © Jean-Louis Fernandez

Une scène qui est aussi une image. Dans un décor dépouillé rappelant la chambre d’hôtel de Nostalghia, on voit le cinéaste, interprété par Stanislas Nordey, allongé sur un lit, une bougie posée sur son corps apparemment sans vie. L’image insistante dans sa simplicité s’avère d’autant plus prégnante qu’il s’agit d’une vision du cinéaste; en rêve, il se voit sur son lit de mort. En quelques minutes nous voilà introduits dans ce jeu de regard complexe où l’artiste imagine son propre corps vu "depuis le plafond" comme par dédoublement. Impossible à ce moment-là de ne pas penser à certaines séquences d’Andreï Roublev filmées en surplomb par l’objectif quasi transcendantal de la caméra. 
Une chose est sûre, c’est que cette scène initiale projette sur la suite du spectacle un halo persistant baignant la représentation dans une atmosphère paradoxale comme si l’on se situait entre deux eaux dans un espace incertain. L’équivalent peut-être du cerveau du cinéaste; un champ de forces criblé de visions, d’intuitions, de réflexions sur sa vie et son art, de souvenirs où plusieurs temporalités coexistent. Les proches, les journalistes, les admirateurs, les détracteurs, mais aussi les personnages imaginés par Tarkovski sont là, bien sûr, interprétés par les acteurs Hélène Alexandridis, Thierry Gibault, Pauline Panassenko et Jean-Yves Ruf.  

Faire parler une icône

On ne cesse de lui poser des questions sur son œuvre. Lui, en quête d’un absolu par définition inaccessible, confronté à la difficulté d’exercer son art, se compare à Atlas obligé de soutenir le poids de la terre sur ses épaules. Il ressasse la prophétie post-mortem de Boris Pasternak dont l’esprit au cours d’une séance de spiritisme lui a prédit qu’il tournerait quatre films. "Seulement quatre?", répond Tarkovski. "Oui, dit l’esprit, mais des bons." De L’Enfance d’Ivan (1962) au Sacrifice (1986), il réalisera finalement sept longs-métrages au cours d’une vie marquée par des conflits croissants l’opposant aux autorités soviétiques alors que son talent est reconnu dans le monde entier. 
De temps à autre, des personnages du film Stalker traversent le plateau. Leur dialogue prolonge les réflexions du cinéaste en les transposant sur un autre plan. De même Tarkovski se souvient d’un criminel qui lui a dit comment, après avoir vu L’Enfance d’Ivan, il en a été transformé intérieurement et a décidé de ne plus jamais tuer. 

Hélène Alexandridis, Stanislas Nordey © Jean-Louis Fernandez Hélène Alexandridis, Stanislas Nordey © Jean-Louis Fernandez

Intitulée Larissa, prénom de l’épouse du cinéaste, Larissa Egorkina, la dernière partie du spectacle s’articule autour du visage de la Madonna del Parto de Piero della Francesca. Stanislas Nordey et Hélène Alexandridis s’interrogent face à ce visage doucement rayonnant dont les traits de plus en plus vivants se précisent peu à peu en fonction de l’éclairage. Ils entament un dialogue avec la Madone; d’autant plus touchant qu’ils inventent les réponses. Faire parler une icône est bien dans la veine de Tarkovski. 
Bientôt le visage est remplacé par la silhouette dorée d’une maison. Le plateau est jonché d’objets: des cloches, une paire de bottes, un livre ouvert dont une page brûle… Les yeux bandés les acteurs décrivent des scènes de films. Désormais en exil, atteint d’un cancer, Tarkovski sait qu’il ne retournera jamais en Russie. Il rêve d’une maison en Toscane dont ils ont dessiné les plans avec Larissa. Lucide, il l’appelle  "la maison que je n’habiterai jamais". Il meurt à Paris le 29 décembre 1986.
Ce spectacle inspiré est un de plus beaux hommages qui lui ait été rendu.

 
Tarkovski, le corps du poète
texte de Julien Gaillard, extraits de textes d’Antoine de Baecque et Andreï Tarkovski
mise en scène Simon Delétang, avec Hélène Alexandridis, Thierry Gibault, Stanislas Nordey, Pauline Panassenko
> 11 au 15 octobre au théâtre des Célestins, Lyon
> 2 au 6 mai 2018 au Théâtre des Quartiers d’Ivry
> 11 mai à la Comédie de Reims


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Par Hugues Le Tanneur

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