Sopro illustration

"Sopro", le souffle de Tiago Rodrigues caresse la nuit d’Avignon

Mis à jour le 21/07/2017 à 14H17, publié le 10/07/2017 à 10H00

Une pure merveille. Le dramaturge et metteur en scène portugais interroge notre mémoire collective en imaginant le passé d’un théâtre désormais en ruine. Construit sur une dramaturgie subtilement décalée à travers la figure d’un personnage aujourd’hui bien oublié, le souffleur. Au Cloître des Carmes.

Elle est pâle. Elle ne prend pas la lumière. On ne la voit jamais – sinon par erreur. On ne l’entend guère plus – du moins dans des conditions normales. Mais, plus étrange encore, elle (ou il) n’existe plus, car son métier a presque entièrement disparu. Son métier, c’est souffleur. Une profession qui relève désormais de la mythologie du théâtre et dont les représentants encore vivants sont aujourd’hui oubliés. 
C’est là qu’intervient l’intuition poétique de Tiago Rodrigues. Doté d’une oreille hautement sensible, ce dramaturge et metteur en scène, directeur du Teatro Nacional de Lisbonne, a la capacité rare d’entendre ceux à qui on ne donne pas la parole. Il n’existe peut-être pas dans la tradition théâtrale de personnage plus emblématique de l’oublié que le vieux domestique Firs dans La Cerisaie de Tchékhov sur qui les portes de la maison familiale se referment à la fin de la pièce quand tous les autres sont partis. Aussi n’est-ce sans doute pas un hasard s’il y a dans Sopro (qui signifie souffle en français) des références à l’écrivain russe. Et ce pas seulement parce qu’y sont joués, entres autres, des extraits des Trois Sœurs. Au fond, tout le spectacle – et ce n’est pas le moindre de ses charmes – baigne dans une mélancolie tchékhovienne. 
Tiago Rodrigues envisageait depuis longtemps de créer une pièce autour du personnage du souffleur. Tout est parti de sa rencontre en 2010 avec Cristina Vidal dont ce fut le métier et qui joue ici son propre rôle. Sopro, par la grâce de subtiles mises en abyme, raconte la naissance même du projet. Autrement dit ce que pourrait être une pièce dont le souffleur, en l’occurence Cristina Vidal, serait le personnage principal. Sauf que celle-ci refuse de parler face au public car ce n’est pas son métier. Elle s’oppose au personnage du directeur de théâtre et concepteur de la pièce – en qui on peut voir le double de Tiago Rodrigues. 
Avec une infinie délicatesse, il tire de cette opposition initiale une multiplicité de fils pour tramer une œuvre qui interroge non seulement la possibilité même de la représentation, mais aussi la réalité physique et sociale de l’institution théâtrale. Car tout se passe dans un bâtiment en pleine décrépitude faute d’argent pour l’entretenir. Ça et là, entre les lattes du parquet, des touffes d’herbes, des roseaux, voire des arbustes  envahissent le plateau. 
C’est ainsi dans ce très beau décor de ruines que Tiago Rodrigues installe son théâtre de la mémoire. Conformément à sa volonté, Cristina Vidal ne parle pas. Texte en main, elle remue les lèvres, mais c’est de la bouche des acteurs que sortent les mots – un peu comme par ventriloquie. Idée de génie, l’effet poétique de ce décalage constitue un ressort dramaturgique essentiel, d’autant plus efficace qu’inusable il colore tout le spectacle d’un humour léger. 

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Le souffleur, c’est la respiration du théâtre, suggère Tiago Rodrigues. Ce que le bruit récurrent du vent confirme à l’évidence. Le vent sauvage qui s’engouffre partout et donc aussi dans les poumons auxquels il donne vie. Cristina Vidal raconte son histoire, comment toute sa vie elle a vu le théâtre depuis son trou de souffleur. C’est à leur nez qu’elle reconnaît les acteurs, explique-t-elle. Elle dit aussi qu’elle voit le monde comme elle voit le théâtre. Quand deux amoureux se parlent sur un banc, elle voudrait leur souffler leurs mots. Parfois elle trouve que le directeur exagère, elle n’apprécie pas ses licences poétiques: "Tu peux te souvenir, mais tu ne peux pas inventer".  
Mais l’histoire d’un souffleur, c’est l’histoire du théâtre. Loin d’être une narration linéaire, Sopro construit un paysage – qui est aussi un voyage – où, à partir du témoignage riche en anecdotes de Cristina Vidal, mais aussi d’autres souvenirs récoltés auprès de gens de théâtre, présent et passé, réel et fiction s’entremêlent. Cette mosaïque d’anecdotes souvent drôles devient de plus en plus subtile quand il ne s’agit plus seulement de jouer ou de répéter, mais de consulter un médecin à cause d’une gène respiratoire.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Soudain on a changé de plan. Lorsqu’une actrice s’arrête de parler un peu trop longtemps, ce n’est plus un effet de jeu, c’est un trou de mémoire. Si, après lui avoir soufflé son texte, elle reste toujours coite, c’est qu’il y a autre chose. En l’occurrence, un manque d’oxygène. Et voilà que l’actrice en question – qui était aussi la directrice du théâtre où exerçait Cristina Vida – répète une scène où elle se trouve face au médecin qui lui annonce son diagnostic. 
La scène est reprise plusieurs fois. La directrice n’est pas satisfaite de la façon dont l’acteur qui interprète le médecin lui révèle le diagnostic. L’affaire se complique du fait que dans la vie réelle ils sont amants. Là, Tiago Rodrigues fait très fort car on ne saurait serrer d’aussi près les nuances entre vérité et fiction en montrant à quel point les deux ont partie liée. Autrement dit à quel point nous avons besoin de fiction pour envisager la vérité, surtout  quand nous sommes "au coude à coude avec la mort". Le plus extraordinaire, peut-être, étant la façon dont il nous a amenés là presque sans prévenir par de très discrets glissements.
 
Tel est l’impact profond de son théâtre, d’autant plus bouleversant qu’aux gesticulations et aux cris, il préfère le murmure. Aux affirmations péremptoires, il préfère le doute. Il n’a ni slogans ni grandes vérités à offrir. Ce poème dramatique touché par la grâce, il le livre très simplement avec un souffle léger et une douceur bienveillante, comme s’il nous chuchotait au creux de l’oreille. 
En mettant au centre le souffleur, celui qu’on ne voit jamais et qu’on n’est pas non plus censé entendre, il renverse les perspectives pour exposer la fragilité de l’art, son indispensable inutilité. 
Et, plus surprenant encore, à travers cette chatoyante galerie de personnages, dédoublés par celle qui les parle sans prononcer un mot, c’est la fragilité de nos vie qu’il évoque dont le théâtre, art lui aussi fragile, est l’exemple le plus flagrant. D’où ces mots précieux qu’il offre en conclusion de cette fable sensible: "Il nous faut préserver les lieux publics et les lieux clandestins où nous pouvons rester en vie. Il nous faut préserver ces moments où nous nous consacrons aux mystères (…) Il nous faut préserver ce rendez-vous où nous pouvons dire: ici nous sommes, peut-être peu nombreux, mais sûrs de nous quand, face à la perspective de la mort, nous choisissons la vie. Et surtout ne pas mourir".
 
Sopro, de et par Tiago Rodrigues - Avignon, Cloître des Carmes, jusqu'au 16 juillet
avec Isabel Abreu, Beatriz Bras, Sofia Dias, Vitor Rriz, Joao Pedro Vaz, Cristina Vidal

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Par Hugues Le Tanneur

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